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«Paradoxalement, le FN ne veut pas gagner trop de villes»

Le Front national a réuni 4,65% des suffrages aux municipales de France, et pourrait être présent dans 6% des communes de plus de 1000 habitants au 2e tour. Entretien avec Sylvain Crépon, sociologue et spécialiste de l’extrême droite

Sylvain Crépon est sociologue, spécialiste de l’extrême droite et auteur du livre «Enquête au cœur du nouveau Front national» (Editions Nouveau Monde). Il analyse la percée du FN dimanche.

Le Temps: Le premier tour des municipales a créé un choc. Certains l’ont comparé au 21 avril 2002, quand Jean-Marie Le Pen s’était qualifié au second tour de la présidentielle…

Sylvain Crépon: Non, on ne peut pas comparer. Le Front national était présent dans six cents villes. Or il y a trente-six mille communes en France. Au niveau national, il faut relativiser les choses. On ne peut pas parler d’un vrai basculement idéologique, ni d’une nouvelle représentation politique de la France. D’autre part, il faut garder à l’esprit que les municipales sont les élections les moins idéologiques qui soient. J’en veux pour exemple qu’à Bordeaux, Alain Juppé a été élu avec les voix de la gauche, puisqu’à la présidentielle, cette ville avait voté pour François Hollande.

– Le Front national a très bien intégré cette dimension locale. N’est-ce pas justement l’une des raisons de son succès?

– Oui, le FN a adapté sa stratégie de façon assez adroite. Il a compris les erreurs commises dans les années 90, dans les villes du Sud qu’il avait conquises. Il avait alors voulu en faire des laboratoires, en appliquant l’idéologie du FN. Cela s’était soldé par un échec cinglant. Quand à Vitrolles les époux Mégret ont créé une prime de naissance destinée aux enfants européens, la mesure a été considérée comme anticonstitutionnelle et a été annulée par le tribunal administratif. Cette expérience avait montré le parti sous son jour extrémiste et l’avait discrédité dans sa capacité à gérer le pouvoir. Il aurait dû savoir ce qu’il était possible ou non de mettre en place.

– Aujourd’hui, on voit le succès de la stratégie de Marine Le Pen de mailler le territoire?

– Oui, c’est toute la différence avec son père. Jean-Marie Le Pen n’a jamais pris le temps de se constituer un réseau d’élus locaux. Et pour cause: il aurait considéré toute émergence d’une baronnie locale comme une menace. Pour lui, dès qu’une tête dépassait, il valait mieux la couper. En outre, pour lui, un conseiller municipal, c’était quelqu’un qui votait un budget, quelqu’un qui enfreignait donc l’orthodoxie du parti pour conclure un compromis avec l’adversaire. Marine Le Pen a compris que c’était une erreur, que si son parti voulait arriver au pouvoir, il devait absolument s’appuyer sur un réseau d’élus locaux. Voilà pourquoi elle a pris ces municipales très au sérieux, en essayant d’investir un maximum de listes avec des candidats susceptibles d’être élus. Les candidats ont mené des campagnes aux thématiques strictement locales: ils ont parlé emploi local, voiries, crèches, désertification des centres-villes, insécurité. Et de façon très marginale seulement d’immigration.

– C’est la première étape de la mutation du FN pour passer d’un parti de protestation à un parti de gestion?

– C’est trop tôt pour le dire. Ce qui est sûr, c’est que les conseillers municipaux qu’elle a contribué à faire élire vont maintenant lui servir de relais dans sa stratégie de dédiabolisation en vue des prochaines présidentielles et législatives. Structurellement et idéologiquement, le parti n’a pourtant pas changé. Le programme reste le même sur les questions identitaires, sécuritaires et sur les questions internationales. Le FN a changé de stratégie mais il n’a pas fait sa révolution!

– Le FN progresse, alors que les municipales ne sont traditionnellement pas ses élections de prédilection. C’est un coup de semonce pour les élections européennes de fin mai?

– Il est clair que les élections à la proportionnelle réussissent beaucoup mieux aux partis qui ne sont pas au centre du jeu politique que les élections uninominales à deux tours. Dans ce contexte, le Front national pourrait bien devancer le PS voire l’UMP. Cela n’en ferait pas pour autant structurellement le premier parti de France, mais cela permettrait de se présenter comme tel dans une nouvelle stratégie de communication.

– La percée du FN dimanche signifie-t-elle, comme le dit Marine Le Pen, la fin de la bipolarisation de la vie politique?

– Non. La fin de la bipolarisation est déjà une très vieille thématique. Dans les années 70 et 80, on parlait déjà de tripartition. A ce moment-là, c’est le Parti communiste qui jouait le perturbateur. Puis cela a été le FN, même si un repli est intervenu dans les années 2007-2008.

– Maintenant que le FN sera aux affaires, vraisemblablement dans plusieurs villes, il va perdre sa spécificité de parti protestataire. Cela peut-il contribuer à son érosion?

– Il faudra attendre le deuxième tour pour savoir combien de villes il gagnera et ensuite voir le bilan de ces mairies. Paradoxalement, le FN espère ne pas dépasser 5 ou 6 villes maximum. Au-delà, il estime ne pas avoir de cadres suffisamment compétents pour les gérer. Un proche de Marine Le Pen m’a dit: «Si on prend une vingtaine de villes, on est morts.»

– La victoire de Steeve Briois à Hénin-Beaumont signe-t-elle l’avènement d’une nouvelle génération?

– Non, car il militait déjà auprès de Jean-Marie Le Pen dans sa jeunesse et ne l’a jamais renié. Et même s’il avait brièvement soutenu Bruno Mégret, il est revenu dans le giron du fondateur du parti. Il n’y a pas de rupture générationnelle mais plutôt continuité. Marine Le Pen elle-même a d’ailleurs toujours soutenu son père et c’est grâce à l’aide de celui-ci qu’elle a pu s’emparer du parti. Il n’y a aujourd’hui pas de vraie rupture, ni générationnelle, ni idéologique.

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