Les parapluies l’emportent face à Pékin

Hongkong Le parlement a rejeté la réforme politique prévoyant une démocratie sous contrôle

Mais le Parti communiste ne s’avoue pas vaincu

Comme un coup de théâtre. Jeudi, peu après 12h30, le parlement de Hongkong a voté, mais en l’absence de la plupart des députés pro-Pékin. La réforme de l’élection du chef de l’exécutif, débattue depuis la veille, a alors été rejetée par 28 voix, huit seulement la soutenant. Le camp démocrate ne devait pourtant disposer que d’une minorité de blocage sur les 70 voix pouvant s’exprimer.

Plus tard, les absents se sont justifiés en invoquant un «couac» de coordination, regrettant l’occasion manquée. «Plutôt que d’afficher leur nom, ils ont commis ce suicide politique», s’étonnait le parlementaire démocrate Leung Kwok-hung, souvent surnommé «Cheveux longs».

C’en est donc fini de la réforme électorale qui prévoyait que les Hongkongais pourraient librement choisir leur prochain dirigeant. Leur choix aurait toutefois été réduit à deux ou trois candidats présélectionnés par un comité acquis à Pékin. Figure du Parti démocratique, Albert Ho s’est réjoui que le gouvernement central n’ait pu «utiliser nos voix pour légitimer cette fausse démocratie, a-t-il déclaré en sortant de l’hémicycle. C’est donc un nouveau départ pour relancer aussi vite que possible» le processus démocratique. Le système actuel, qui demeure, prévoit qu’un comité de 1200 membres, dont la majorité soutient Pékin, désigne le chef de l’exécutif.

C’est une «victoire» pour le mouvement des parapluies, analyse Surya Deva, professeur de droit à la City University de Hongkong. L’automne passé, des dizaines de milliers de manifestants avaient bloqué plusieurs artères de la mégalopole pendant septante-neuf jours, soit la plus grande protestation politique depuis la rétrocession du territoire à la Chine en 1997. «Les manifestations n’avaient arraché aucune concession, mais aujourd’hui Pékin a subi une défaite», analyse le juriste spécialiste de la Chine. Pour lui, «ce vote a des implications au-delà de Hongkong. Il peut inspirer Taïwan, en montrant qu’il est possible de résister au gouvernement central. Des activistes en Chine continentale vont aussi y voir un coup porté à l’autorité de Pékin.»

Gary Fong était sur les barricades l’automne dernier. Alors membre de la direction de la Fédération des étudiants, aujourd’hui il ne crie pas victoire. «Nous n’avons pas fait de progrès vers la démocratie», regrette-t-il alors qu’il part étudier au Royaume-Uni après l’été. Gary Fong redoute aussi la réaction de Pékin: «Ils vont essayer d’éjecter les démocrates du Legco lors des élections législatives l’an prochain.»

Hier, le gouvernement central a fait savoir que le résultat ne lui plaisait pas et qu’il ne touchera pas à sa réforme, peu importe le vote du Legco. Le texte va vraisemblablement être «mis au congélateur sine die», décrypte Sebastian Veg, directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine (CEFC), à Hongkong. Il subira ainsi le même sort qu’une autre réforme, touchant la sûreté nationale, bloquée par la rue en 2003. Le vote d’hier crée donc, selon le chercheur, «un nouveau point de contention, de blocage entre Hong­kong et Pékin, qui ne veut pas que les partis pan-démocratiques puissent jouer un rôle dirigeant».

Redoutant cette intransigeance, un représentant du People Power, membre du camp pan-démocrate, a déjà promis «une grande grève» et des actions de «désobéissance civile» pour faire plier Pékin. Surya Deva redoute la montée de ce genre de mouvements. «Le gouvernement central changera-t-il d’approche, par exemple en limogeant CY Leung, le chef de l’exécutif? s’interroge-t-il. S’il reste aveugle face à ce que vivent les Hongkongais, on ne peut exclure des actions toujours plus radicales.»

Hier, CY Leung a refusé de dire s’il se représentera en 2017 alors que d’aucuns estiment qu’il a l’appui total de Pékin parce qu’il n’a, lui non plus, rien cédé aux démocrates. Le chef de l’exécutif a aussi annoncé qu’il allait à présent se consacrer au développement économique et à la qualité de vie à Hongkong. Un moyen peut-être de tempérer le ressentiment anti-chinois qui progresse sur le territoire et réconcilier les Hongkongais, totalement divisés par la réforme électorale.

Ces derniers mois, ce ressentiment a pris de l’ampleur. Des milliers de «contrebandiers» ont déferlé sur Hongkong pour acheter des biens, du lait en poudre en particulier, qu’ils revendent ensuite au marché noir en Chine. Les commerçants se frottent les mains, mais la population se sent envahie, et le fait savoir en manifestant.

Le logement constitue un autre sujet de tension. En achetant des appartements en masse, les Chinois ont fait grimper les prix à des niveaux inabordables pour la classe moyenne. Fin 2014, seuls 9% des Hongkongais se disaient «Chinois» lors de l’enquête annuelle conduite par l’Université de Hong­kong, le plus bas résultat depuis 1997 lorsqu’ils étaient encore 32% à le revendiquer.

Conscient des divisions à Hong­kong et des défis à relever pour obtenir, un jour, la démocratie, un des grands leaders du mouvement des parapluies voit alors plus loin. Joshua Wong, 18 ans, souhaite déplacer le débat sur l’après-2047, lorsque prendra fin la période de transition concédée par Pékin aux Britanniques; la fin d’une relative autonomie, résumée par la formule «Un pays, deux systèmes».

«Les manifestations n’avaient arraché aucune concession, mais aujourd’hui Pékin a subi une défaite»