«Le Dash 8, d’une capacité de 12 000 litres équivalant à celle de deux Canadairs, est arrivé à la Réunion», racontait mercredi, le site Zinfo974. Évoquant des badauds venus suivre atterrissage de l’appareil, le reporter précise: «Cet avion bombardier a pour but de venir aider plus efficacement les hommes au sol et les hélicoptères. Toutefois, les contraintes environnementales de La Réunion, vent et altitude, doivent être réunies pour que l’appareil soit pleinement opérationnel. Les 2 Cash acquis en 2005 par le ministère de l’Intérieur peuvent […] emporter jusqu’à 10 tonnes de produits retardant.»

Le premier des deux avions bombardiers entrait en fonction ce jeudi, alors que dans le Parc national de La Réunion, les flammes font rage depuis le 25 octobre. Le temps que le gouvernement, encore hostile à un tel envoi lundi, se décide à déplacer ces renforts a provoqué une vive polémique. D’autant que ces jours, l’incendie semblait stabilisé, sans qu’une maîtrise totale soit assurée. «C’est donc au moment où ce feu semble avoir cessé de progresser que l’on attend dans l’île le premier des deux avions bombardiers d’eau Dash», indiquait une dépêche reprise notamment par France Soir.

«Vous n’avez rien à faire de nous»

Nouvelle tension entre l’île et la métropole, dont les relations ont tendance à se durcir à mesure que les Réunionnais se jugent prétérités, qu’il s’agisse du coût de la vie ou d’aides ponctuelles telles que celle-ci. Le Journal de l’île de La Réunion, sur le portail Clicanoo.re, a collecté quelques acerbes commentaires glanés sur Facebook: «Une partie des Réunionnais est en colère. Sur la toile, ils crient leur indignation de voir leur patrimoine partir en fumée à cause d’actes criminels. Et beaucoup ne comprennent pas pourquoi les autorités ne font pas revenir le Dash8. [«revenir», car un appareil avait dû intervenir à l’automne 2010]. Petits morceaux choisis: «Vous n’avez rien à faire de nous, nous ne sommes pour vous qu’une terre loin de tout et vous pensez qu’un feu n’est pas si grave que ça»; «Tous les Outre Mer ne sont pas logés à la même enseigne. Gageons que si le feu avait pris en Guadeloupe chez notre chère ministre, les renforts seraient arrivés bien plus vite et bien plus nombreux»; ou encore: «Les autorités publiques ont négligé l’ampleur de l’incendie».»

Mercredi, la députée-maire (communiste) de Saint-Paul Huguette Bello résumait les griefs exprimés par certains, rendait compte Zinfo974: «[...] Ces moyens arrivent bien tard. Les Réunionnais le savent. En une nuit 1.000 hectares ont été brûlés, c’était au départ qu’il aurait fallu des moyens aériens pour que le feu ne brûle pas sur presque 3000 hectares. Le crime a été commis par le pyromane, mais ensuite, il y a aussi les mesures qui n’ont pas été prises au moment où il aurait fallu les prendre. Le ministre de l’Intérieur M. Guéant a cédé sous la pression des Réunionnais, des médias et des partis politiques en France.»

Sur le site (de gauche) témoignage.re, les critiques abondent: «Si, les 2 avions étaient intervenus dès le début en lisière du feu, on aurait bloqué la propagation de l’incendie. On aurait sauvé des milliers d’hectares d’une biodiversité exceptionnelle […] On aurait montré le sens de la solidarité réelle et agissante vis-à-vis du Parc […] On aurait surtout évité de se couvrir de ridicule par toutes sortes d’arguments qui viennent de voler en éclat par cette annonce.»

Même s’ils ont renoncé à manifester devant le ministère d’Outre-Mer à Paris, des sympathisants ont accroché des messages sur son portail, rapporte le Journal de l’île.

Auparavant, TF1/LCI titrait, avec un certain sens de l’illustration, que «Guéant veut éteindre la polémique». Le ministre assurait que «ce ne sont pas les polémiques politiciennes qui vont éteindre ce feu. La solidarité nationale a tenu toute sa place à La Réunion». Avant d’ajouter que «ces deux Dash arrivent au moment le plus opportun» pour «noyer les points chauds qui peuvent repartir».

Un trésor naturel

A ce stade, l’incendie a consumé au moins 2850 hectares dans le Parc national, qui a été classé au patrimoine mondial de l’Unesco l’année passée. Le site Maxisciences explique que, «surgie de l’océan il y a trois millions d’années, l’île de La Réunion était à l’origine sans vie. Mais au fur et à mesure, la faune et la flore s’y sont installées venant d’Afrique orientale, de Madagascar, de l’Inde, voire des îles du Pacifique. Or, si certaines espèces animales et végétales ont aujourd’hui disparu, d’autres se sont adaptées pour devenir des espèces indigènes […] Selon un récent état des lieux de scientifiques du Museum d’histoire naturelle et de l’Union internationale pour la conservation de la nature, La Réunion compte désormais plus de 230 espèces végétales qui ne se rencontrent nulle part ailleurs au monde, et dont un tiers sont menacées.»

Outre le désastre écologique, la crainte, désormais, est que le Parc perde le label Unesco. S’exprimant sur Europe 1 et largement cité par le Journal de l’île, Luc Gigor, un scientifique ayant étudié la faune et la flore réunionnaise, affirmait ainsi mercredi: «Il est étonnant de voir que l’État et les partenaires n’aient pas été capables de réagir plus rapidement cette année. Car là, ça commence à atteindre des forêts humides avec énormément d’espèces d’insectes, beaucoup d’oiseaux, des arbres assez grands. L’année dernière, on a considéré que c’était une catastrophe. Là, je ne sais pas quel mot il faudrait utiliser. C’est vraiment beaucoup plus grave. Le gros enjeu, c’est la perte du label de l’Unesco. Si un label n’arrive pas à gérer deux années de suite un événement comme des incendies de cette ampleur, c’est clair qu’il va y avoir une sanction des autorités compétentes. L’Unesco va dire: vous n’avez pas mis les moyens par rapport aux enjeux. Ça va être assez sévèrement jugé.»

Autre expert, cité lui par Info.re, Daniel Gonthier, Président du Parc national des Hauts a averti: «Un tel incendie ne doit plus se reproduire car La Réunion pourrait perdre son label.»

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