Mayel prend sa fille dans ses bras, l'allonge à côté de lui. Il sort de sa poche une petite boîte pleine d'une poudre brune, en verse un peu sur un long papier d'aluminium. Il passe alors une allumette en dessous et inspire profondément la fumée. Il recommence ce geste plusieurs fois, puis s'installe, l'air satisfait à côté de son enfant. «Ça fait plus de dix ans que je prends de l'héroïne, dit-il tranquillement. J'ai commencé à 21 ans à Téhéran. J'étais réfugié, j'étais seul, je n'avais pas de travail et je vivais dans la rue. Un jour, la police m'a embarqué. J'ai passé presque un an en prison, avec d'autres Afghans comme moi. Deux d'entre eux fumaient de l'opium. J'ai voulu goûté et je m'y suis mis», ajoute-t-il.

A sa sortie de prison, Mayel se lance dans le commerce de la drogue, avec un associé. «Il partait en Afghanistan chercher le produit, je le revendais dans les rues de Téhéran. Nous avons gagné beaucoup d'argent à deux, confie-t-il. Le passage de la frontière n'était pas un problème. La drogue était cachée dans la doublure de son blouson, un demi-kilo à chaque fois, et les douaniers passaient leur temps à dormir.» Un jour, la police débarque dans sa chambre et trouve un peu d'héroïne prête à la vente. Mayel repart en prison, mais cette fois, il est déterminé. Il ne se laissera pas faire et rentrera définitivement en Afghanistan dès que possible. Après quelques mois, en liberté surveillée, il gagne son pays. Nous sommes en 1995. En pleine guerre civile entre les talibans et l'Alliance du Nord du commandant Massoud. Il se retrouve dans son village natal de Kapisa, au nord-est de l'Afghanistan.

Mayel se marie et part combattre aux côtés des fondamentalistes sur la frontière pakistanaise. «J'avais une longue barbe. J'étais plus en forme que maintenant. Je pouvais marcher des nuits entières et me battre. Je vendais de l'héroïne à la plupart des talibans. C'était notre seul moyen pour tenir durant les combats», raconte-t-il en s'allumant un autre aluminium plein de poudre. Sa gamine, gênée par la fumée, quitte la pièce. Il l'a regarde partir avec un sourire attendri et se sert un verre de thé. Arrêté en 1999 par les hommes du commandant Massoud, il passe deux mois en prison, puis il s'échappe et se retrouve au Pakistan. «Les routes étaient tenues par les moudjahidin, je ne pouvais pas retourner chez les talibans. Je me suis donc installé à Peshawar.»

A cette époque, les étudiants en théologie occupent presque tout l'Afghanistan. Leur chef spirituel, le mollah Omar, a décidé d'en finir avec les plantations d'opium, d'où l'on tire l'héroïne. «Ils avaient des stocks considérables, affirme Mayel. A Peshawar, on m'a contacté pour organiser la vente des stocks. Nous étions quelques-uns et nous avions pour tâche de trouver de bons débouchés. Nous savions que les talibans reprendraient ensuite rapidement la culture du pavot. La drogue était le plus important rouage de leur économie», ajoute-t-il.

De retour en Afghanistan, il devient commandant chez les moudjahidin. Là, il fait office d'agent de liaison entre les talibans et les combattants de l'Alliance du Nord pour l'approvisionnement en héroïne. «Ils se battaient les uns contre les autres, puis à l'heure du thé, ils s'arrêtaient pour s'entendre sur le transit de la drogue. Ils se répartissaient les points de passage sur les frontières et se promettaient de ne pas attaquer les convois. La guerre entre eux était très sanglante, mais ils ont globalement respecté leurs engagements vis-à-vis des chargements de drogue.»

Après un autre passage chez les fondamentalistes et un retour vers les moudjahidin, Mayel s'installe, fin novembre 2001, avec sa famille à Kaboul. La capitale afghane vient de tomber aux mains des combattants de l'Alliance du Nord, épaulés par les Américains. C'est la fin du régime taliban. Grâce à ses contacts entre Kaboul et Jalalabad, la grande ville du nord-est réputée pour ses laboratoires de transformation de l'opium en héroïne, il se met à vendre la poudre brune dans les rues de la capitale, non loin de chez lui. «Un euro la dose. Je parviens à gagner 55 euros par jour. J'ai de nombreux clients. Ils viennent de tous les horizons. Un homme d'affaires, des politiciens, d'anciens réfugiés qui vivent dans les ruines, quelques femmes aussi, notamment une très riche veuve», explique-t-il.

Mayel est grand. Il porte un petit bouc. Sa maison, dans les quartiers nord de Kaboul, il l'a construite de ses mains avec ses voisins. Sa famille; une femme au visage d'ange et trois petits enfants ravissants. Chez lui, pas d'eau ni d'électricité, les murs en torchis passent rarement l'hiver. Tout le quartier est ainsi fait, au pied d'une des nombreuses collines de la capitale, très chaud l'été, glacial l'hiver, un quartier d'anciens réfugiés revenus progressivement d'Iran et du Pakistan avec trois fois rien. La misère.

«Beaucoup de gens se droguent ici. Ils me connaissent tous. Ils ont souvent commencé dans les camps de réfugiés, le long de la frontière. Il fallait qu'ils oublient les horreurs de la guerre ou combler leur ennui. Mais croyez-moi, personne ne prend ça pour le plaisir», indique Mayel, le regard perdu. Chaque matin, il embrasse ses enfants et part s'installer dans une grande rue, juste en face d'un nouveau centre commercial. Ils sont une dizaine sur place à vendre de l'héroïne, protégés par la police. «Je leur verse plus de 100 euros par mois. Ils peuvent bien me laisser tranquille», s'écrie-t-il.

Selon un enquêteur français de la brigade des stupéfiants, une majeure partie de l'héroïne produite sur le sol afghan transite par Kaboul. «Les mafias sont sur place et tout est solidement organisé pour l'envoi à l'étranger, dit-il. Membres du gouvernement, généraux, anciens seigneurs de guerre, chacun touche son tribut. Ils contrôlent tout. Et les centaines de petits dealers de la capitale sont forcément un jour en relation avec l'un d'entre eux», ajoute-t-il. Mayel achète, lui, directement ses doses dans un camp militaire, non loin de l'aéroport international. Il affirme être protégé par un porte-parole du Ministère afghan de la défense.