Les parents d’étudiants assassinés: «On voudrait nous faire taire»

Mexique L’assassinat de 43 étudiants a choqué le pays cet automne

Le cas a été débattu à Genève où les parents sont venus témoigner

La vie d’Adan Abrajan, 24 ans, était toute tracée. La culture du maïs et des haricots dans le lopin de terre familial, pour quelques poignées de pesos mexicains. «Comme moi, le dos courbé du lever au coucher du soleil», précise son père, Bernabeo.

La vie de Jorge Antonio Legideño, 20 ans, n’était pas moins dessinée: lever à 3 heures du ­matin pour servir de livreur avec une petite camionnette jusqu’à 11 heures du soir. Un jour, sa mère, Hilda, l’a pris à part: «Pourquoi tu ne ferais pas des études pour te sortir de cette condition?» Comme Adan, Jorge Antonio s’est inscrit à l’Ecole rurale d’Ayotzinapa. Le principe? Etudier pour devenir eux-mêmes des enseignants dans les villages les plus reculés de l’Etat mexicain de Guerrero. Sortir de la misère en semant les graines de l’éducation, pour en faire bénéficier les suivants. Le début d’un cercle vertueux.

Hilda Legideño et Bernabeo Abrajan étaient à Genève mardi. Ils refusent de parler au passé de leurs fils respectifs. Mais selon les enquêtes officielles, tous deux font partie du groupe des 43 étudiants qui ont été assassinés au Mexique en septembre dernier et dont les restes ont été brûlés avec tant de zèle qu’il n’a pas même été possible d’identifier leur dépouille mortelle.

Ce drame et les révélations qui ont suivi sur l’état avancé de décomposition de cette partie du pays ont commotionné le Mexique et braqué les projecteurs sur le Comité des disparitions forcées de l’ONU, à Genève, où les deux parents sont venus témoigner. A l’échelle du Mexique, ce sont plus de 23 000 personnes qui ont «disparu» depuis que s’est enclenchée la «sale guerre» mêlant les cartels de la drogue, le crime organisé et les strates corrompues du pouvoir mexicain.

«Nous continuons de les chercher partout, dans les hôpitaux, dans les prisons, même dans les casernes de l’armée», témoigne Bernabeo Abrajan, le père d’Adan. «On ne peut pas se satisfaire de la version officielle, enchaîne Hilda Legideño, la mère de Jorge Antonio. Il y a trop de mensonges, trop de contradictions.»

Pourtant, à première vue, jamais encore le pouvoir n’avait semblé prendre autant au sérieux les plaintes des proches de victimes. A Mexico, comme dans des villes de province, des dizaines de milliers de manifestants ont réclamé que justice soit faite. La colère est générale. Elle fait trembler l’Etat mexicain sur ses bases. A tel point que des membres du gouvernement ont reçu les parents à plusieurs reprises. «Mais ils nous répètent toujours la même chose: vos enfants sont morts. Et il ne faut rien attendre de plus de l’enquête», explique Bernabeo Abrajan.

Les étudiants d’Ayotzinapa avaient coutume de faire des petites équipées dans les villes des environs pour demander quelques pièces aux habitants afin de financer les activités de l’école. Le 26 septembre, ils étaient à Iguala. En les voyant arriver à bord de leurs autobus, le maire de la ville, José Luis Abarca Velazquez, a été pris de frayeur, selon les résultats de l’enquête officielle. Les étudiants n’en ont encore que la vague intuition, mais le maire, et son épouse, sont étroitement liés au cartel de la drogue local: «Los Guerreros unidos» (les guerriers unis).

La police municipale se met à tirer sur les étudiants, provoquant une tuerie qui durera près d’une heure. Puis elle transmet «les paquets» aux sicaires du cartel. Entassés dans un véhicule, d’autres mourront asphyxiés. Les survivants seront ensuite achevés, aux abords de la décharge publique, d’une balle dans la tête. Puis les corps seront brûlés durant toute une nuit, aspergés d’essence sur un matelas de pneus. Les cendres seront ensuite jetées dans la rivière proche, dans des sacs-poubelle. Seuls les restes de l’un des étudiants auraient été identifiés.

Le maire d’Iguala et son épouse sont actuellement en prison. Plusieurs autres personnes ont été arrêtées, dont les sicaires, qui ont reconnu les faits en croyant, disent-ils, qu’ils avaient affaire à un cartel de la drogue rival.

A Genève, répondant aux questions du comité de l’ONU, un responsable mexicain assurait que l’Etat «se garde de tout triomphalisme». Mais il estimait qu’une «analyse objective montre l’évolution encourageante du pays, ces trente dernières années, s’agissant de la construction d’une culture de respect des droits de l’homme».

Ces assurances n’ont pas convaincu Hilda Legideño et Bernabeo Abrajan. A Iguala, l’enquête a permis de découvrir l’existence de nombreuses fosses communes où avaient été enterrés d’autres étudiants et d’autres gêneurs. «Ils ont trouvé tellement de corps, qu’on s’est aperçu que la ville entière était un cimetière», résume le père, les yeux embués de larmes.

La caserne de l’armée n’est qu’à quelques minutes du centre-ville, où la tuerie des étudiants a commencé. Les parents en sont convaincus: les complicités s’étendent bien au-delà de la police municipale. Ils continuent leurs manifestations. Mais parfois, les parents sont eux-mêmes roués de coups par d’autres policiers. Hilda Legideño: «Tout le monde voudrait nous faire taire.»

Les survivants ont été achevés d’une balle dans la tête, aux abords de la décharge publique