Les Américains et les Saoudiens inventent jour après jour une nouvelle forme de la «novlangue» imaginée par George Orwell, dans 1984. Ils se proclament encore alliés alors qu'ils se savent de plus en plus adversaires, et le fossé entre eux s'élargit chaque semaine. Le dernier coup porté à ce cousinage naguère scellé dans le pétrole contient une énorme charge émotionnelle et symbolique. Plus de six cents parents des victimes des attentats du 11 septembre viennent de déposer devant un tribunal de district à Washington une plainte collective contre trois princes saoudiens, des banques et des fondations charitables du royaume, et accessoirement le gouvernement soudanais. Les plaignants n'accusent pas les intimés (99 au total) d'être responsables de l'attaque contre New York et Washington, mais d'en avoir été les complices en finançant et en soutenant la nébuleuse terroriste d'Al-Qaida. Les dommages réclamés se chiffrent en milliers de milliards de dollars.

C'est beaucoup d'argent! Mais les plaignants présents à Washington se sont aussitôt défendus d'agir par intérêt. «Nous devons arrêter les terroristes, et l'un des plus sûrs moyens, c'est de couper leurs sources de financement», a expliqué Matt Sellitto, dont le fils Matthew est mort dans l'une des tours du World Trade Center. Les avocats qui conduisent la plainte ont récemment montré un grand savoir-faire dans des affaires presque aussi complexes. Ronald Motley est de ceux qui ont contraint l'industrie américaine du tabac à verser 300 milliards de dollars. Allan Gerson, lui, était l'un des avocats dans la plainte collective contre des agents des services de renseignement libyens après l'attentat qui avait tué 270 personnes dans un avion de la PanAm au-dessus de Lockerbie, en 1988. L'un des agents a été condamné par une cour écossaise siégeant aux Pays-Bas, et Gerson négocie maintenant le versement de 2,7 milliards de dommages.

Le frère du roi Fahd, le prince Sultan, ministre saoudien de la Défense, est visé par la plainte, en même temps que le prince Turki al-Fayçal, ancien chef du renseignement, et le prince Mohammed al-Fayçal al-Saoud. Les avocats affirment qu'ils ont obtenu d'une source proche des services français l'enregistrement d'une conversation, en 1998, entre les trois hommes et des représentants de Oussama Ben Laden. Al-Qaida aurait obtenu à cette occasion une «généreuse assistance» et la promesse que l'extradition de Ben Laden ne serait pas demandée, en échange de la garantie que l'Afghanistan ne servirait pas de base pour déstabiliser la monarchie. «L'Arabie saoudite et d'autres ont été impliqués dans un racket de protection pendant des années, affirme Allan Gerson. Le but de la plainte est de le démontrer et d'obtenir des dommages, non pas pour eux-mêmes, mais comme un moyen de dissuasion.»

Le gouvernement saoudien n'a pas réagi à cette offensive judiciaire qui aggrave son contentieux avec les Etats-Unis. Washington n'a jamais porté d'accusations directes contre la monarchie, ni remis en cause une alliance de 70 ans. Mais, dans l'administration, l'hostilité augmente de manière perceptible. Elle avait commencé avec la révélation que 15 des 19 terroristes du 11 septembre étaient saoudiens, elle se renforce aujourd'hui en raison du refus du royaume de prêter la main à une opération militaire contre l'Irak. Et l'alignement américain sur le gouvernement israélien d'Ariel Sharon – qui vient de demander à George Bush d'attaquer sans trop tarder – révulse les princes autant que l'opinion arabe.

Les échos qui viennent des coulisses du Pentagone n'arrangent rien. Il y a eu cet exposé, en juillet, devant une table ronde consultative, qui désignait l'Arabie saoudite comme un nouvel ennemi, et avançait l'idée d'un ultimatum à Riyad si tous les ponts n'étaient pas coupés avec les mouvements radicaux, sous menace de la saisie des biens saoudiens aux Etats-Unis (700 milliards de dollars, soit près de 1120 milliards de francs), et d'opérations contre les puits de pétrole. Et on a appris par USA Today qu'un autre consultant d'un «think tank» ultra avait avancé l'idée, au Pentagone aussi, de la création d'une République musulmane d'Arabie orientale, dans des régions du royaume où les chiites et les travailleurs immigrés sont plus nombreux que les Saoudiens sunnites… L'administration n'approuve bien sûr pas ces folies. Mais sa position est sans doute proche de celle qu'exprimait vendredi le Wall Street Journal. L'éditorialiste du quotidien financier somme le royaume de se réformer, en faisant taire les messages de haine anti-Occidentaux, en mettant fin à l'«apartheid des sexes», et au financement même indirect des groupes violents. Sans quoi l'Amérique conclura que Riyad est un adversaire. Comme dit Jamal Ahmad Kashoggi, commentateur saoudien attitré pour le monde anglophone, «il ne reste pas beaucoup de place pour le dialogue…»