Royaume-Uni

Le pari chancelant de Theresa May

La première ministre britannique, qui rêvait d’un couronnement avec les élections législatives surprises organisées ce jeudi, est en difficulté après une campagne téléphonée, endeuillée sur la fin par deux attentats

Cela semble si loin. Le 18 avril, Theresa May prenait tout le monde par surprise en annonçant des élections législatives anticipées, qui se déroulent ce jeudi. Caracolant dans les sondages, face au leader d’une opposition minée par les divisions internes, une victoire triomphale lui semblait promise. Surfant sur son image de «dame de fer» intransigeante et déterminée, son slogan était tout trouvé: le Royaume-Uni avait besoin d’un gouvernement «fort et stable» pour mener à bien les négociations du Brexit.

Lire aussi:  Les partisans du Brexit ne renient rien

Depuis, rien ne s’est passé comme prévu pour la première ministre britannique. La campagne électorale s’est transformée en long calvaire. Le grand public britannique, qui la connaît peu, a découvert qu’elle était piètre débatteuse, incapable de faire preuve de spontanéité. Sa façon de répéter ad nauseam «fort et stable» a fini par se retourner contre elle, l’opposition l’accusant d’être «molle et instable» à chaque fois qu’elle change d’avis. Elle souhaitait faire du Brexit la pierre angulaire de son programme, elle s’est retrouvée obligée de parler d’austérité et de coupes budgétaires. Elle mettait en avant son inflexibilité, elle a été obligée de faire demi-tour sur une de ses promesses de campagne concernant l’aide aux personnes âgées. Enfin, deux attentats, à Manchester et à Londres, ont endeuillé la campagne, forçant les candidats à un débat sécuritaire âpre.

Tout ça pour ça

Politiquement, l’affaire se résume désormais à une question, posée par John Curtice, politologue à l’Université de Strathclyde: «Est-ce que cette élection en valait la peine?» Dans les sondages, l’avance des conservateurs sur les travaillistes, qui était de seize points au début de la campagne, n’est plus que de sept points en moyenne. «Ce serait exactement le même résultat que lors des élections législatives (de 2015)», note John Curtice. En clair, Theresa May, qui rêvait d’élargir sa majorité à la Chambre des communes, pourrait se retrouver avec le statu quo. Une victoire du Parti travailliste, dirigé par Jeremy Corbyn, reste hautement improbable. Mais le scénario de son humiliation semble s’éloigner. Tout ça pour ça.

Lire l'éditorial: Brexit, l’impasse programmée

Une image résume cette campagne, celle d’une absence. Nous sommes le 31 mai. Les leaders des sept principaux partis du pays sont devant leur pupitre pour un grand débat télévisé. Tous, sauf une grande absente: Theresa May. La ministre de l’Intérieur, Amber Rudd, a été envoyée pour la représenter. «La première ministre n’est pas venue, elle n’a pas de temps à vous consacrer. Ne lui consacrez pas votre temps, ne votez pas pour elle», lance Tim Farron, le leader des libéraux-démocrates. Pendant une heure et demie, tous les partis se sont alignés pour s’attaquer à ce trou béant.

Prise à son propre piège

La politique de la chaise vide n’était pas vraiment prévue. Depuis le début, Theresa May avait refusé de débattre directement avec Jeremy Corbyn. Ce dernier avait donc lui aussi refusé d’être présent au débat. Mais au dernier moment, il a choisi d’apparaître, prenant à contre-pied la première ministre, prise à son propre piège.

Theresa May voulait apparaître au-dessus de la mêlée, sérieuse, loin des débats politiciens. De toute façon, elle a toujours considéré Jeremy Corbyn avec une forte condescendance, le caricaturant comme un trotskyste pacifiste inéligible. A la place, son absence a fourni à ses adversaires une excuse pour lui tomber dessus. Ils ne s’en sont pas privés.

Cette histoire pourrait être une simple anecdote, mais elle symbolise la façon dont Theresa May s’est laissé piéger régulièrement pendant cette campagne électorale. Inversement, Jeremy Corbyn, le leader du Labour le plus à gauche depuis le début des années 1980, s’est révélé plus pugnace que prévu. Lui qui est contesté par ses propres députés, et que la presse – majoritairement de droite au Royaume-Uni (Times, Sun, Daily Mail, Daily Telegraph…) – critique à longueur de colonnes, a su imposer son tempo.

La première ministre voulait parler Brexit, alors que son camp est profondément divisé sur le sujet? Il a refusé. «Je mène cette campagne électorale sur la justice sociale», répète-t-il de meeting en meeting. Son sujet: les dégâts de sept années de coupes budgétaires, le nombre de sans-abri qui a doublé, les travailleurs pauvres qui se multiplient, l’aide aux personnes âgées en crise aiguë, les listes d’attente qui s’allongent dans les hôpitaux… Autant de sujets qui portent, alors que les services sociaux sont désormais en sérieuse difficulté.

La surprise Jeremy Corbyn

A la surprise générale, Jeremy Corbyn a aussi réalisé quelques prestations télévisées réussies. Sûr de lui, maîtrisant mieux ses dossiers, il a marqué des points. Après l’attentat de London Bridge, qui a fait huit morts, il a porté l’attaque sur la suppression de 20 000 postes de policiers depuis 2010. La personne chargée de la police pendant cette période? Theresa May, ministre de l’Intérieur pendant six ans avant d’entrer à Downing Street. Il l’accuse de proposer aux Britanniques «une protection au rabais».

Embourbée dans ces difficultés, Theresa May a utilisé l’attentat de London Bridge pour effectuer un virage à droite toute. «Il y a bien trop de tolérance pour l’extrémisme dans ce pays», accuse-t-elle. Elle s’en prend au multiculturalisme britannique. «Nous ne devons pas vivre dans une série de communautés séparées, ségréguées, mais comme un vrai Royaume-Uni.» Elle suggère des peines de prison plus longues pour les terroristes, des lois moins restrictives pour expulser les étrangers et des pouvoirs renforcés pour limiter le droit de circuler des suspects de terrorisme, y compris ceux pour lesquels il n’y a pas assez de preuves pour obtenir une condamnation en justice. Elle en profite pour mettre en cause indirectement la Convention européenne des droits de l’homme. «Si les lois sur les droits de l’homme nous bloquent, nous changerons ces lois.»

Theresa May espère que ce positionnement forcera Jeremy Corbyn à passer pour un dangereux pacifiste. Ne s’y trompant pas, les tabloïds ont repris l’argument en masse. Mercredi, le Daily Mail titrait sur les «apologistes de la terreur» que seraient le leader des travaillistes et deux de ses proches collaborateurs. Dans un pays ébranlé par trois attentats en dix semaines, il est possible que cette stratégie politique fonctionne.

Immense question sans réponse

Enfin, cette étrange campagne, où rien ne s’est déroulé suivant le script préétabli, laisse une immense question sans réponse: le Brexit. Theresa May veut persuader les Britanniques qu’elle est la meilleure pour mener à bien les négociations avec Bruxelles, mais elle refuse de dévoiler sa stratégie. Elle a donné ses grandes lignes dès le mois de janvier: elle souhaite sortir du marché unique et de l’union douanière. Mais elle n’explique pas comment elle compte s’y prendre pour conserver le «meilleur accès possible» au marché européen.

Jeremy Corbyn, de son côté, préfère ne pas évoquer le sujet. Lui n’a jamais vraiment aimé l’UE et son parti est profondément divisé: certains souhaitent organiser un deuxième référendum, d’autres préfèrent une solution sur le modèle norvégien (rester dans le marché unique) tandis que les derniers approuvent l’approche de Theresa May. Cette dernière position est finalement celle adoptée par le Labour, qui affirme pourtant ne pas lui avoir accordé de «chèque en blanc».

Cette absence de débat est d’autant plus étonnante que le Brexit est le principal chantier du futur premier ministre, qui qu’il soit. La première séance de négociation officielle entre Londres et Bruxelles aura lieu le 19 juin, onze jours après le scrutin. C’est ce dossier qui déterminera une large partie de l’avenir du Royaume-Uni. Les Britanniques n’en auront pas débattu pendant cette campagne électorale hors-sol.

Publicité