Le 1er décembre 2006, personne n'aurait parié un peso sur l'avenir politique de Felipe Calderon. Le jeune président conservateur, élu avec une marge contestée de 0,56% des voix, venait de prêter serment devant un Congrès où quelques heures auparavant députés et sénateurs en étaient venus aux mains. Alors que des dizaines de milliers de manifestants défilaient dans les rues de Mexico, Andres Manuel Lopez Obrador, candidat de la gauche à la présidentielle qui venait de s'autoproclamer «président légitime du Mexique», dénonçait la fraude électorale massive qui l'aurait privé de la victoire et rejetait à l'avance toute collaboration avec «l'usurpateur». Affaibli, dépourvu de majorité, Felipe Calderon semblait dans l'impossibilité même de gouverner.

Un an plus tard, le retournement de situation est spectaculaire. Leonel Godoy, gouverneur de gauche tout juste élu dans l'Etat de Michoacan, a déclaré il y a quelques jours qu'il ne fallait pas «être au mieux de ses facultés mentales pour ne pas reconnaître Felipe Calderon». A l'image des autres élus de gauche du pays, il l'a reçu dans son fief afin de lui garantir «une relation fluide» avec le pouvoir fédéral.

Vicente Fox surclassé

Au niveau parlementaire, la donne a également changé. Alors que l'ex-président Vicente Fox avait été incapable de faire voter une réforme fiscale en six ans de mandat, Felipe Calderon l'a obtenue en quelques mois, tout en y ajoutant une réforme électorale et la modification du calcul des pensions des fonctionnaires, autres sujets très sensibles. «Quand Vicente Fox a été élu en 2000 après avoir battu l'inamovible Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), il était très populaire, porteur de tous les espoirs, et il ne s'est rien passé. A l'inverse, Felipe Calderon est arrivé au pouvoir avec un très lourd handicap, contesté par la moitié du pays, et il réussit là où son prédécesseur avait échoué», observe le politologue Jean-François Prudhomme.

«Habileté politique»

Cette soudaine lune de miel avec l'opposition ne s'explique pas seulement par la marginalisation d'Andres Manuel Lopez Obrador, qui s'obstine à ne pas reconnaître Felipe Calderon alors que l'essentiel des élus de son parti travaille quotidiennement avec lui. «L'habileté politique de Calderon a été essentielle dans ce dénouement, remarque Jean-François Prudhomme. Contrairement à Vicente Fox, il a été deux fois député et président de son parti. Il sait qu'au Mexique la popularité du président importe peu. Ici, tout se passe dans la négociation avec le Congrès.»

Des discussions d'alcôves dans lesquelles Felipe Calderon et son gouvernement ont excellé. Poursuivant son objectif de doubler Andres Manuel Lopez Obrador par sa gauche, le président mexicain a fait voter à la quasi-unanimité des mesures inattendues comme la création d'un minimum vieillesse dans les campagnes ou un budget affichant les dépenses sociales et éducatives les plus élevées dans l'histoire du pays. Prenant à contre-pied l'attitude de Vicente Fox, qui voulait apparaître comme le meilleur ami de George Bush, Felipe Calderon ne ménage plus son homologue américain: employant le mot «persécution» pour qualifier l'attitude de Washington envers les 6millions de clandestins mexicains établis aux Etats-Unis, il s'est aussi engagé à normaliser ses relations avec Cuba ou le Venezuela.

Pour Soledad Loeza, éditorialiste et professeur au Collège de Mexico, ce virage politique n'est pas seulement guidé par l'opportunisme: «Fox était d'accord avec tout ce que disaient les chefs d'entreprise ou les Etats-Unis. Calderon est différent. Il est imprégné de catholicisme social, il a cette méfiance naturelle de la bourgeoisie de province envers les puissants.»

Des nuages quand même

Malgré ce bilan inattendu, les nuages commencent à s'accumuler sur l'horizon politique de Felipe Calderon. Annoncé comme le champion de l'emploi pendant sa campagne électorale, le président a bien du mal à convaincre une population qui ne voit guère de changements dans sa vie quotidienne (lire complément). Sa décision d'envoyer 30000 militaires sur le front du narcotrafic peine aussi à emporter l'adhésion alors que les assassinats entre bandes rivales se multiplient. Le 14 novembre dernier, des membres du cartel de Tijuana ont même osé attaquer une morgue - en tuant deux policiers - pour récupérer le cadavre de l'un des leurs. «Avoir mis l'armée au premier plan est peut-être sa principale erreur, affirme Soledad Loeza. Caderon s'est même habillé en militaire pour rendre visite à ses troupes... On n'avait pas vu ça depuis les années 1930.»