Les conservateurs canadiens ont remporté les élections législatives anticipées organisées mardi. Si le gouvernement sortant augmente substantiellement le nombre de ses députés à la Chambre des communes, il s'agit d'une victoire en demi-teinte pour le parti du premier ministre Stephen Harper, qui demeure minoritaire au parlement.

«Si la tendance se maintient, Radio Canada prédit que le prochain gouvernement sera un gouvernement conservateur minoritaire.» A 22heures mardi soir, des millions de Canadiens, les yeux rivés sur leur poste de télévision, ont entendu la phrase rituelle du vétéran du petit écran canadien, Bernard Derome. Sur un total de 308 sièges, les conservateurs en obtiennent 143, contre 76 pour les libéraux, 50 pour les souverainistes (Bloc québécois), 37 pour les néodémocrates (gauche) et deux à des indépendants. Au début de la précédente législature, le Parti conservateur comptait 124 députés, le Parti libéral 103, le Bloc québécois 51, les néodémocrates 29, auxquels il fallait ajouter un indépendant.

Il faut 155 députés pour détenir la majorité à la Chambre des communes. Les résultats de ces élections confirment le morcellement du paysage politique. Aucun leader ne parvient à s'imposer, ni par ses idées, ni par son charisme. Stephen Harper réussit à gagner 19députés, mais il échoue à obtenir une majorité nécessaire pour gouverner sans entraves. «Nous avons montré que les gouvernements minoritaires peuvent travailler», a déclaré, optimiste, le premier ministre au soir de sa victoire, lors d'un long discours dans son fief de Calgary.

Les sondages prédisaient ces derniers jours une remontée des libéraux. Contre toute attente, le parti de l'impopulaire Stéphane Dion a subi une véritable déroute, l'une des pires de son histoire. Le chef du Parti libéral devra probablement démissionner de son poste pour céder la place à son rival Michael Ignatieff. «Monsieur Dion, je vous félicite pour vos douze années consacrées à la vie politique», a ironisé mardi soir le premier ministre, comme s'il voyait déjà le départ imminent de son adversaire. L'élection de Michael Ignatieff à la tête du Parti libéral pourrait toutefois causer très vite des maux de tête à Stephen Harper. Michael Ignatieff, intellectuel charismatique, se révélera un opposant tenace.

Ces élections se sont d'ailleurs déroulées plus sur l'apparence que sur les idées. Stéphane Dion jouit d'une très mauvaise image dans tout le pays. De nombreux Canadiens lui ont préféré un Stephen Harper pourtant guère charismatique. L'abstention a atteint un taux record. Selon l'organisme gouvernemental Elections Canada, seuls 59,1% des électeurs inscrits ont exercé leur droit de vote. Ils étaient plus de 69% en 1993. Cette indifférence s'explique plus par une classe politique terne, dont les idées ne font plus rêver les Canadiens, que par un désintérêt des citoyens pour la chose politique.

En choisissant Stephen Harper, les électeurs ont voté pour le candidat qui leur semblait avoir le plus de leadership. Le premier ministre conservateur, dont les convictions et la politique étrangère sont proches de celles de George Bush, n'a pas été sanctionné pour son alignement sur la politique américaine.

Longtemps boudée, la gauche canadienne (néodémocrates) sort, elle, renforcée de ces élections, mais il faudra attendre les prochains scrutins pour savoir si ce n'est pas un feu de paille. Les analystes politiques de tous bords s'accordent pour dire que les grands gagnants de ce scrutin sont les souverainistes. Alors que de nombreux experts annonçaient le déclin de l'idée indépendantiste dans la Belle Province, les Québécois ont encore largement accordé leur confiance au Bloc québécois. Pour se maintenir au pouvoir, Stephen Harper devra donc courtiser un peu plus les francophones, tout en ménageant les susceptibilités de son électorat de l'ouest, plutôt francophobe. Un défi, puisque les libéraux, une fois un nouveau chef élu, ne manqueront pas de pousser les autres partis à renverser le gouvernement minoritaire.

Le premier ministre devrait avoir les coudées franches pendant une année, durée minimale pour que les Canadiens acceptent de se rendre à nouveau aux urnes. Au lendemain des législatives, le bon sens populaire reprenait déjà ses droits. Mercredi, dans un café montréalais, un robuste gaillard se plaignait de l'argent qu'il avait perdu en bourse ces dernières semaines, avant de conclure: «Cette élection aura tout de même coûté 290 millions de dollars aux contribuables pour un résultat identique.»