Espoirs et interrogations. Voilà ce que suscite l’alliance entre les conservateurs (ÖVP) et les Verts (Die Grünen) en Autriche, où elle est inédite mais aussi au-delà, car cette coalition fait figure de laboratoire pour l’ensemble de l’Europe. Un étonnant attelage qui n’a rien de naturel: les deux partis sont à l’opposé sur l’échiquier politique, mais les Verts ont réalisé une percée lors des dernières législatives, recueillant près de 14% des voix en septembre dernier. En quête d’un allié, le parti conservateur de Sebastian Kurz, grand vainqueur des élections (37,5%), a choisi de se tourner vers les écologistes, son ancien partenaire d’extrême droite étant devenu infréquentable après le retentissant scandale de l’Ibizagate (une amorce filmée de corruption).

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Logiquement, le gouvernement investi ce mardi est dominé par la droite, qui obtient dix ministères dont la plupart des portefeuilles clés – intérieur, affaires étrangères, finances – les Verts quatre, dont un grand ministère de l’environnement qui inclut aussi les transports, l’énergie et les technologies. Pour cette première dans un gouvernement fédéral, les Verts ont dû faire des compromis «douloureux», a reconnu Werner Kogler, le leader écologiste qui s’apprête à devenir vice-chancelier.

A lire les quelque 300 pages du programme commun, âprement négocié durant plusieurs semaines, les Grünen ont accepté la ligne dure de Sebastian Kurz sur la question migratoire: interdiction du voile à l’école pour les jeunes filles jusqu’à 14 ans, accélération des procédures d’asile, développement de centres de retour pour les déboutés du droit d’asile. Autant de couleuvres avalées par les Verts, dont certaines semblent déjà poser problème, notamment la mise en place d’un dispositif de «détention préventive»: Werner Kogler a prévenu que sa mise en place serait «très compliquée d’un point de vue juridique».

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Pari risqué pour les Verts

Anticipant les critiques, les écologistes font valoir les avancées obtenues en matière de lutte contre le réchauffement climatique. Et le programme en prévoit en effet: neutralité carbone au plus tard en 2040 alors que le délai au niveau européen est établi à 2050, création d’une carte à 3 euros par jour permettant de prendre les transports en commun dans toute l’Autriche, augmentation de l’écotaxe sur les billets d’avion, passage à 100% d’électricité issue des énergies renouvelables d’ici à dix ans.

Mais le pari est risqué pour les Verts. «Ils ont choisi d’avoir un ministère puissant lié au climat, ce qui peut être vu comme un succès», commente Oliver Gruber, politologue à Vienne, «mais ils ont cédé sur beaucoup de sujets qui seront importants pour eux dans les cinq ans à venir: […] ils ont aussi cédé sur les questions sociétales, quelque chose qui a toujours été important pour eux et pour leurs électeurs.»

Et si, pour le moment, la base des Verts semble suivre – les délégués du parti ont approuvé à 93% le pacte de coalition lors d’un congrès extraordinaire – cela pourrait évoluer. «Les débats internes vont arriver, les Verts sont déjà critiqués et le seront à l’avenir, explique Oliver Gruber. Il sera intéressant de voir comment le parti gère cela: pourra-t-il arbitrer ce débat interne ou cela conduira-t-il à une crise?» Autant de questions ouvertes avec cette alliance inédite et incertaine qui sera, sans nul doute, scrutée au-delà des frontières de l’Autriche, alors que les écologistes sont en progression dans plusieurs pays européens dont l’Allemagne.