tunisie

Le pari risqué du premier ministre tunisien

Hamadi Jebali veut coûte que coûte instaurer un gouvernement de personnalités apolitiques. Il cherche des soutiens au sein de son parti Ennahda, qui exprime sa défiance, et du côté de la troïka au pouvoir comme de l’opposition

C’est un exercice d’équilibriste auquel est en train de se livrer Hamadi Jebali. Le premier ministre tunisien tente, coûte que coûte, de former un nouvel exécutif, pour dépasser la crise politique dans laquelle est plongé le pays depuis l’assassinat de Chokri Belaïd. Quitte à prendre ses distances avec son propre parti, Ennahda, dont il est l’un des fondateurs.

En annonçant unilatéralement, au soir de la liquidation de l’opposant de gauche, qu’il formerait un nouveau gouvernement composé de technocrates apolitiques, Hamadi Jebali, toujours numéro deux de la formation islamiste en tant que secrétaire général, a créé une tempête au sein du mouvement islamiste. Son président Rached Ghannouchi a aussitôt rejeté l’annonce, de même qu’une majorité du groupe parlementaire. «On rejette la forme, mais le fond est discutable», estime Sami Triki, jeune cadre du parti, enclin à soutenir Jebali mais attaché à passer par l’Assemblée. Car, pas certain de réunir une majorité et profitant d’un flou dans les textes juridiques, le chef du gouvernement a fait savoir qu’il n’avait «pas besoin» de l’aval des élus.

Jusque-là, une majorité au sein d’Ennahda refuse d’être écartée du pouvoir et s’accroche à la «légitimité» des urnes, ainsi que l’ont clamé plus de 3000 militants, qui ont manifesté à l’appel du parti samedi à Tunis. «Un gouvernement de technocrates n’est pas une vraie solution. Cette période post-révolutionnaire a besoin de solutions politiques, pas techniques. Il faut un gouvernement de consensus, formé de partis», y hurlait la députée islamiste Amel Azzouz, farouchement opposée au projet de Jebali. Membre du bureau politique, Riadh Chaibi est plus tempéré: «On a réagi a priori. Nous sommes retournés aux négociations internes.» La tendance, dimanche soir, penchait toujours en défaveur de Jebali, et Ennahda tentait toujours de former une nouvelle coalition.

Mais Hamadi Jebali poursuit son chemin. «Il a son programme, il va jusqu’au bout», explique l’un de ses conseillers. Il a prévenu qu’en cas d’échec, il démissionnerait, et il est bien décidé à ne faire aucun compromis avec la ligne qu’il s’est fixée, rapporte son entourage. Jour après jour, le premier ministre intervient dans les médias, pour préciser ses positions: «Tous les ministres seront des indépendants, y compris à l’Intérieur, la Justice et aux Affaires étrangères», a-t-il dit sur France 24 samedi. Il a aussi annoncé qu’il ne se présenterait pas aux prochaines élections, comme tous les membres du futur cabinet. Une lettre a été envoyée à tous les partis politiques, pour leur demander de suggérer des noms, d’ici ce lundi matin. Les critères: compétence, pas d’implication dans des crimes ou affaires de corruption, pas d’appartenance partisane. «Si l’initiative échoue, qu’avez-vous à proposer aux Tunisiens, quelle alternative? La loi de la jungle?» a-t-il mis en garde à la télé.

Peu à peu, le premier ministre tente de rallier les soutiens. Au sein de son propre parti, Ennahda, une poignée de personnalités ont publiquement annoncé leur adhésion à son initiative, comme Abdelattah Mourou, figure historique et modérée, ou Zied Ladhari, jeune député. Du côté de l’opposition, il lorgne du côté des modernistes, enclins à l’appuyer.

De même, Ettakatol, allié actuel dans la coalition mourante au pouvoir, se dit favorable, sous condition d’un passage devant l’Assemblée. S’agissant enfin du Congrès pour la République (CPR) du président Moncef Marzouki, le troisième pilier de la troïka dirigeante, le flou restait total hier soir. Le CPR, dont certains membres sont très proches d’Ennahda, a promis d’énoncer une position claire lors d’une conférence de presse programmée ce lundi matin.

La crise actuelle a fait éclater au grand jour les profondes dissensions entre l’aile dure d’Ennahda, incarnée notamment par Rached Ghannouchi, et une aile plus portée sur le consensus, à l’image de Hamadi Jebali. Les premiers misent sur une rupture profonde avec l’ancien régime, les seconds se placent davantage dans une forme de continuité. «Cette crise était nécessaire pour clarifier les choses à l’intérieur du parti», observe Mohamed Bennour, porte-parole d’Ettakatol, qui estime que Jebali réalise «un coup magistral», poussant Ennahda à envisager des concessions qu’aucun parti n’a réussi à lui arracher.

Dans cette crise, le premier ministre a aussi brisé deux tabous très forts au sein d’Ennahda: la discipline partisane et l’indéfectible unité de façade. En s’affranchissant de son mouvement, il a aussi fait la preuve, selon beaucoup, de sa stature «d’homme d’Etat». Il est bien ce «pragmatique» que tout le monde, à sa prise de fonction, décrivait. Mais son pari est loin d’être gagné.

«Cette période post-révolutionnaire a besoin de solutions politiques,

pas techniques»

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