Pour la deuxième fois en quelques jours, Tariq Ramadan s'est risqué dans les allées du Palais de justice de Paris empruntées par les journalistes, le public, les témoins et les parties civiles du procès des attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher.

Mercredi 9 septembre, l’islamologue suisse – mis en examen pour quatre viols qu’il nie farouchement – était présent devant la 17e chambre correctionnelle, pour se défendre d’avoir enfreint la loi sur la liberté de la presse en diffusant «des renseignements concernant l’identité d’une victime d’une agression ou d’une atteinte sexuelle» sans son accord écrit dans son livre Devoir de vérité (Ed. du Châtelet). Une amende de 8000 euros (dont 4000 avec sursis) a été alors requise contre lui et le jugement sera rendu le 6 novembre.

Lire aussi: Tariq Ramadan, un présumé innocent qui accuse

Retour dans le même Palais de justice deux semaines plus tard, ce mercredi, pour le volet «suisse» de son affaire et la première confrontation avec «Brigitte» (pseudonyme), la plaignante helvétique. Débutée à la mi-journée, l'audition a été interrompue dans la soirée à la demande de cette dernière et reprendra ultérieurement, selon les avocats. «C'est pour la victime quelque chose de très éprouvant de devoir revivre ce qu'elle a vécu dans sa chair», a déclaré à l'Agence France-Presse Me François Zimeray, un des avocats de «Brigitte», invitant à "résister à la tentation de faire ce procès sur les réseaux sociaux (...) quelle que soit notre envie de crier la douleur de ce que notre cliente a vécu».

Le 13 avril 2018, alors que l’islamologue était en détention provisoire en France (il restera incarcéré du 2 février 2018 au 15 novembre 2018), cette femme avait déposé à son tour plainte pour viol contre lui, cette fois devant la justice helvétique. Il s’agit de la cinquième victime présumée de Tariq Ramadan, contre lequel sept femmes au total ont déposé plainte, en France, en Suisse et aux Etats-Unis. L’instruction genevoise a été ouverte le 7 septembre 2018, suivie d’une demande d’entraide internationale adressée par le parquet genevois aux autorités françaises. Laquelle a abouti, deux ans après, à une première audition à Paris le 16 juillet par le procureur Adrian Holloway. Puis à la confrontation de ce jour, destinée à reprendre prochainement.

Contrôle judiciaire strict

Le fait que Tariq Ramadan, citoyen helvétique, réponde, en France, des accusations portées contre lui en Suisse vient du fait qu’il demeure sous le coup d’un contrôle judiciaire strict et d’une interdiction de sortie du territoire, assortie de la remise de son passeport aux autorités françaises et d’une caution de 300 000 euros. Sa libération de prison est intervenue en novembre après plusieurs diagnostics médicaux alarmants sur son état de santé, car il souffre d’une sclérose en plaques.

Le prédicateur conteste depuis le début la version des faits donnée par «Brigitte» et il a maintenu sa version des faits mercredi. Convertie à l’islam, très attentive au parcours de l’islamologue dans les années 2000, cette mère de famille de 54 ans affirme avoir été violée et retenue de force par le théologien voici douze ans, dans la nuit du 28 au 29 octobre 2008, dans un hôtel genevois. A l’inverse, ce dernier affirme depuis le début avoir bien rencontré cette femme «à sa demande», mais il nie toute violence et viol. Considérant cette accusation comme une diffamation et une atteinte à sa présomption d’innocence, Tariq Ramadan a cherché en vain à entraver la procédure judiciaire par un recours devant le Tribunal fédéral. Recours rejeté en février dernier, et assorti d’une obligation de payer 2000 francs de frais de justice à la plaignante.

Lire également: Tariq Ramadan, l’histoire d’une emprise

C’est en raison de cette procédure judiciaire suisse, sur fond de crise sanitaire et de fermeture des frontières, que l’audition de l’islamologue, puis sa confrontation avec son accusatrice ont attendu si longtemps. De leur côté, les juges d’instruction français avaient requis d’avoir accès au dossier de la procédure en Suisse. Selon les informations alors publiées par Le Temps, «des compléments sollicités par les autorités françaises ont été apportés en mars 2019».

Deux nouvelles victimes potentielles

Le volet français de l’affaire Ramadan, qui a abouti à quatre mises en examen et à sa détention provisoire, a démarré en octobre 2017, à la suite des accusations de viols formulées par deux plaignantes: Henda Ayari et «Christelle». L’intéressé a toujours démenti, allant dès sa libération de la prison de Fresnes jusqu’à prendre la parole dans un entretien à BFMTV en septembre 2019 pour se redire «victime d’un traquenard» et apportant un démenti à toute «emprise» sur les victimes malgré sa notoriété. «Cette condamnation définitive, avant même que la justice se soit prononcée, serait-elle juste et raisonnable si même j’avais tué un homme? se défend-il dans son ouvrage Devoir de vérité, à l’intention de ses détracteurs. L’est-elle alors que, avec tous mes manquements et mes erreurs, je suis innocent de ce dont la justice française m’accuse?» Tariq Ramadan a nié pendant près d’un an tout rapport sexuel avec deux de ses accusatrices françaises, avant de reconnaître «des relations consenties».

Pour l’heure, les juges d’instruction chargés du volet français du dossier n’ont toujours pas bouclé leur instruction. Un réquisitoire supplétif a été délivré le 10 septembre 2019 pour deux nouvelles victimes potentielles. Du résultat de leur enquête dépendra l’éventuel renvoi de l’islamologue en procès pour viol devant la cour d’assises.