France

A Paris, la crue de la Seine entre spectacle et débâcle

Les eaux de la Seine pourraient atteindre le seuil critique de 6,50 mètres ce soir. Encore bien loin de la fameuse crue de 1910. Mais dans les sous-sols de nombreux bâtiments historiques riverains du fleuve, l’heure est au branle-bas de combat

Ils sont redevenus ce lieu où l’on cause, où l’on se prend en photo, et où l’on s’exclame au-dessus du large fleuve qui dévore tout sur son passage. Sous les ponts de Paris coule la Seine, mais le spectacle est en surface: touristes, riverains, pompiers, et même officiels en visite pour la conférence ministérielle sur le Proche-Orient (à laquelle participe ce vendredi matin le conseiller fédéral Didier Burkhalter) prennent, sur les ponts assaillis par les eaux brunes, le pouls de la capitale française.

Les préférés? Le pont Alexandre III qui relie les Invalides au Grand Palais, le pont Neuf à l’extrémité de l’île de la Cité, ou le pont d’Austerlitz, où la perspective des voies sur berges totalement recouvertes par la Seine est la meilleure. Et à chaque fois, en vedette: cette marque sur les berges que tous les objectifs des photographes amateurs tentent de capter. Celle de la grande crue de janvier 1910, lorsque même la gare Saint-Lazare, pourtant loin de la Seine, avait les pieds dans l’eau! Le trait est là, tracé partout dans la pierre: 8,62 mètres sur l’échelle hydrométrique du pont d’Austerlitz justement. On se promenait en barque dans Paris. Loin, bien loin, des 5,90 ou 6 mètres redoutés ce vendredi.

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Des milliers d’habitants évacués

Paris est inondé. Mais pas encore submergé. Loin des images de ces villes de Seine-et-Marne et de l’Essonne comme Nemours, Moret-sur-Loing ou Longjumeau, où des milliers d’habitants ont dû être évacués ou restent cantonnés au premier étage de leur maison dont le rez-de-chaussée est transformé, depuis le début de la semaine, en boueuse piscine.

Paris prend l’eau par étapes. Mardi, les voies sur berges ont été définitivement fermées. Mercredi, le signal d’alarme a commencé à être tiré dans les sous-sols du Louvre, où quatre stations de pompage permettent normalement de tenir les flots de la Seine à distance. Jeudi, le zouave du pont de l’Alma – rehaussé de presque un mètre depuis qu’il s’était retrouvé noyé jusqu’aux épaules en 1910 – a senti l’eau monter jusqu’à ses genoux. Le spectacle est au rendez-vous et il concerne jusque-là surtout les péniches, et les nombreux bars et cafés aménagés sur berges, dans d’anciens bateaux.

Les pompiers les ont fait évacuer dès le début de la semaine. Plus aucune de ces péniches n’est amarrée aux berges. De longs filins, très tendus, les retiennent à vingt ou trente mètres du bord. Certaines ont mis à l’eau leurs barques de secours, dont l’une flotte près du port des Champs-Elysées, au pied du pont Alexandre III. Il pleut sur la statue de Churchill voisine. Mais les intempéries diminuent et le ciel commence à s’éclaircir. Jeudi soir, une escouade de pompiers de la brigade fluviale s’y est reprise à plusieurs fois pour éviter qu’une péniche ne vienne tordre un lampadaire des voies sur berges pris par les eaux. Les câbles électriques sont inondés. Pas loin, des containers d’un chantier flottent même, retenus eux aussi par des filins, entre des poutres reliées les unes aux autres, tels un radeau.

Un sous-sol en forme de cuvette

Le Louvre et le Musée d'Orsay ont fermé leurs portes aux visiteurs. Tout le personnel s’y affaire dans les sous-sols pour remonter les œuvres menacées au cas où les digues viendraient à être submergées. Paris n’est pas sans protection. Des lacs artificiels de retenue d’eau, en périphérie, permettent en théorie de contrôler le débit de la Seine.

Mais Paris est un fromage à trous: sous chaque splendide palais ou bâtiment, des souterrains, des galeries creusés dans le calcaire. En 1910, les députés s’étaient rendus à l’Assemblée nationale en barque. On n’en est pas là. Sauf que tout peut dégénérer. Le sous-sol parisien est en forme de cuvette. Les catacombes peuvent vite devenir des cours d’eau. La nappe phréatique est une menace constante.

Devant le Louvre, et les rives embouteillées comme jamais par les automobilistes coincés par la colère du fleuve, deux hors-bord de la police fluviale slaloment entre les péniches. Les hommes sont en combinaison de plongée. Rouge pour les pompiers. Noire pour les forces de l’ordre. Le port de Paris, près de la Bastille, retient tous les mâts des bateaux coincés dans son écluse. Il faudra au moins dix jours pour nettoyer les dégâts, une fois la décrue amorcée, promise pour ce week-end. On sourit. Le grand panneau annonçant, comme chaque année, l’opération estivale «Paris Plage» donne l’impression de flotter comme une bouée.

Des touristes curieux

Paris n’est plus une ville. C’est un fleuve au bord duquel tout le monde se donne rendez-vous. Le temps est gris, mais les appareils crépitent. Le bistrot des berges, proche de l’hôtel de Ville, rouvert récemment avec sa terrasse qui donne l’été sur Paris Plage, a de l’eau au-dessus de son comptoir. Depuis une semaine, plus une péniche commerciale ne circule. Les piliers des ponts plongent dans les flots bruns qui éclaboussent les passants qui viennent au plus près de la crue.

Les premiers barrages de sacs de sable sont apparus le long du tunnel du RER C, l’une des lignes ferroviaires qui relie Paris à sa banlieue et longe la Seine. Si l’eau passe, tout sera submergé: voies, câbles, installations, aiguillages. En 1982, la Seine avait atteint 6,15 mètres. On n’en est pas encore là. Mais l’on sent que beaucoup, surtout parmi les touristes, aimeraient voir ce seuil franchi, ce qui ne devrait pas être le cas. Dans Paris mouillé et détrempé, la Seine énervée coule, impériale, rappelant aux parisiens et à la Ville Lumière qu’elle peut, à tout moment, reprendre possession des lieux.

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