«Oui, bien sûr que je projette de rentrer au Liban. Avant les élections de ce printemps, pour être au contact des Libanais, mais pas tant que l'occupation syrienne se prolonge. Le climat est encore trop propice à des actes de violence. J'ai moi-même été la cible de trois tentatives d'assassinat dans le passé.» Le général Aoun vit peut-être les derniers instants de quinze ans d'exil en France. A 70 ans, l'ancien commandant en chef de l'armée libanaise assiste de Paris à la réalisation d'un rêve pour lequel il a longtemps combattu: le retrait du Liban de l'armée syrienne. Après une longue traversée du désert puis un intense lobbying dans les couloirs du Congrès américain, il affirme en effet avoir remis la question libanaise dans l'agenda de Washington.

Fin 1988, pour éviter un vide institutionnel, ce Chrétien maronite à la réputation de parfaite intégrité avait été désigné en catastrophe comme premier ministre d'un gouvernement par intérim. L'année suivante, il s'était lancé dans une sanglante «guerre de libération» contre la Syrie qui avait mal tourné: contre-offensive des troupes de Damas; puis fin 1990, lâchage en règle par les Etats-Unis et la France, soucieuses du ralliement de la Syrie à la coalition anti-Saddam Hussein, lors de la première guerre du Golfe de 1991.

Quinze ans plus tard, son obstination et son flair sont en passe de lui donner raison. Lui qu'on décrit comme un piètre tacticien politique a senti tourner le vent à Washington début 2001. Il y effectue sa première visite à cette date. Trois autres suivront.

La machine Bush se met lentement en marche. Surtout après le 11 septembre, le Congrès et les think tanks néoconservateurs écoutent d'une manière attentive le général Aoun exposer son «Plan en 3D», comme il dit: «Démilitarisation des organisations terroristes, démocratisation des régimes arabes, développement». «Le plus dur fut de convaincre le Département d'Etat que pour éradiquer le terrorisme, il était décisif de ne pas oublier un îlot d'insécurité comme le Liban», raconte-t-il. Son lobbying aux Etats-Unis débouchera finalement sur le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restauration Act, voté par le Congrès américain en octobre 2003, et prélude à la résolution 1559 de l'ONU de septembre dernier, qui exige le retrait syrien et le désarmement des milices. A l'époque, ses relations avec l'aile la plus dure des néoconservateurs à tendance pro-israélienne au pouvoir à Washington lui ont attiré de cinglantes critiques de la part de ses adversaires politiques. Mais aujourd'hui, ses détracteurs d'alors comme le leader druze Walid Joumblatt, qui a rejoint l'opposition entre-temps, ont cessé leurs attaques.

Dans ses appartements, situés à quelques jets de pierre du parc Monceau, aucun signe de l'agitation frénétique qui règne au Liban ces jours. Aucun, sauf cette agaçante sonnerie de téléphone qui résonne toutes les cinq minutes. Ce serait même le calme plat, comparé aux années passées, quand il fallait franchir plusieurs barrages de police et subir de minutieuses fouilles avant d'accéder à l'ennemi juré de Damas.

Aoun savoure cette perspective de rentrer en vainqueur à Beyrouth. Outre la question sécuritaire, un dernier obstacle l'en empêche encore: les poursuites judiciaires – politiquement motivées, selon lui – qui l'attendent à sa descente d'avion. Un vague mécanisme d'amnistie a certes été mis en place par les accords de Taëf de 1989, mais il en a été exclu en raison de son rejet de la «Pax syriana» sur le Pays du cèdre. Bref, comme le reconnaît un des proches, il ne veut pas finir ses jours de façon déshonorante: en prison.

Aoun doit aussi gérer les contradictions de son projet. Son ambition est de «réformer la société libanaise et son féodalisme politique et confessionnel, de formuler un nouveau contrat social», dont la laïcité serait la valeur centrale. Le Liban, selon lui, est un exemple de démocratie qu'il faut restaurer pour en faire un modèle transposable au reste de la région. A la lumière de ce rêve, comment juge-t-il le cas irakien, où un régime laïc, aussi perverti soit-il, a été remplacé par un pouvoir chiite très fortement influencé par les religieux? La question, forcément, dérange, et les silences et atermoiements du personnage trahissent le point faible de son argumentaire.

L'intéressé n'en est pas moins persuadé que son projet pour le Liban peut trouver des échos en raison, dit-il, de l'enracinement de ses idées chez une partie de la jeunesse libanaise. Au demeurant essentiellement chrétienne même si lui, l'ancien chef d'une armée multiconfessionnelle, affirme disposer d'une audience plus large englobant des musulmans. L'aura dont il jouit est certes palpable sur la place des Martyrs à Beyrouth, alimentée par le souvenir aux résonances romantiques de sa «geste» de 1989, qui avait eu des prolongements violents jusque dans les rues de Paris. Mais cela fait-il pour autant un électorat?

Le général se garde bien de dévoiler trop ouvertement d'éventuelles ambitions politiques. «De toute façon, s'interroge un bon connaisseur du monde politique libanais, comment voulez-vous qu'il bâtisse une quelconque majorité autour de son projet de refonte de l'Etat sur une base laïque, citoyenne et non confessionnelle? Son projet est fondamentalement contraire aux intérêts de la classe politique traditionnelle.»

L'exilé sait que depuis 1989, il n'a également cessé de susciter des inimitiés farouches. Y compris dans sa propre communauté maronite, dont il avait voulu mettre au pas les milices durant son court mandat à la tête du pays. Ce passif laisse présager les difficultés qui l'attendent à l'heure du retour. D'autant que, comme le pensent certains de ses détracteurs, Aoun n'est peut-être au fond de lui qu'un Maronite habité par le seul désir de prendre la tête de sa propre communauté en l'absence de tout leader charismatique.