France

A Paris, des Jeux olympiques pour conjuguer l'avenir

La capitale française n'avait pas accueilli les J.O. d'été depuis 1924. Leur retour, en 2024, est présenté comme l'occasion de réconcilier la métropole et sa banlieue. Avec, en arrière plan, l'ambition d'utiliser la vitrine olympique pour vanter une France «transformée»

L'échéance est désormais inscrite dans le marbre olympique. Après l'attribution mercredi à Lima (Pérou) des Jeux olympiques d'été 2024 à Paris, la France dispose d'une date-butoir symbole pour sa «transformation». D'ici sept ans, dans la foulée de Tokyo 2020, la capitale française devra démontrer qu'elle n'est pas seulement l'une des plus belles villes du monde, mais qu'elle peut vibrer à l'unisson du sport, et servir de vitrine aux plus grandes marques planétaires. Un pari dont s'est évidemment félicitée, avant son départ des Antilles sinistrées où il se trouvait depuis deux jours, le chef de l'Etat Emmanuel Macron.

Retour sur une campagne réussie, et sur les dessous d'une candidature marquée du sceau de la revanche.

Une attribution attendue, conclusion d'un dossier bien ficelé

Le choix de Paris pour les Jeux olympiques d'été de 2024 était attendu, depuis que Los Angeles avait accepté le principe de la double attribution, et l'accueil des J.O. de 2028. La réunion du Comité international olympique à Lima, au Pérou, n'offrait par conséquent guère de suspense. Emmanuel Macron, qui avait promis de s'y rendre, a finalement renoncé, pour demeurer dans les Antilles dévastées par l'ouragan Irma, alors qu'il était bien présent à Lausanne le 10 juillet dernier pour défendre le dossier parisien aux côtés de la délégation conduite par le triple champion olympique de canoë-Kayak Tony Estanguet. 

Trois raisons ont contribué à cette victoire parisienne, qui vient effacer l'échec de 2005 à Singapour, lorsque l'ex-président Jacques Chirac avait, dans la métropole asiatique, échoué à faire triompher la candidature de la ville dont il fut longtemps maire face à Londres, pour l'attribution des jeux de 2012.

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La première raison, symbolique, est historique. Les derniers Jeux organisés à Paris furent ceux de 1924, dix ans après la fin de la Première Guerre mondiale et quinze ans avant le début de la déferlante nazie sur l'Europe. Ils permirent au baron Pierre de Coubertin, créateur des Jeux de l'époque moderne, de faire ses adieux au monde olympique. Célébrer de nouveau Paris pour ce centenaire avait donc beaucoup de sens pour un mouvement olympique régulièrement fustigé pour ses dépenses pharaoniques et sa dérive capitalistique, sur fond d'affaires récurrentes de dopage et de corruption.

Seconde raison: le dossier bien ficelé de Paris, dont le budget annoncé, de 6,8 milliards d'euros, est très inférieur aux quatorze milliards que s'apprête finalement à débourser Tokyo. Il s'agit bien sûr d'une promesse de papier car les budgets des J.O. finissent toujours par «exploser». Celui de Paris tient avant tout parce que la plupart des installations sportives existent, dont le Stade de France de Saint-Denis qui sera le stade olympique. Il est maîtrisé aussi parce que parallèlement, le chantier du «Grand Paris Express» qui prévoit la rénovation des transports urbains en Ile de France, a déjà été voté et ne sera pas inclus dans cette facture.

Troisième raison: la belle campagne menée par la France. Soutenue d'emblée par l'ancien président François Hollande, contre la volonté initiale de la maire socialiste de la capitale Anne Hidalgo, la candidature parisienne a mis en avant la ferveur sportive, un budget maîtrisé, et les attraits de l'Hexagone comme symbole d'une Europe renaissante après une décennie de crise. Le fait qu'un seul adversaire, Los Angeles, demeure à l'issue de la compétition, puis la double attribution, ont évidemment facilité le choix. 

Un symbole politique à double tranchant

Emmanuel Macron a toujours dit, lors de sa campagne présidentielle, que ces Jeux olympiques devaient symboliser le grand retour sur la scène mondiale d'une France «transformée». Le président de la République élu le 7 mai s'est dès lors beaucoup investi. La réception de la délégation du CIO à l'Elysée, dès le 16 mai, au lendemain de son investiture, avait d'ailleurs été le premier acte de son quinquennat.

L'objectif, pour l'actuel pouvoir exécutif, est bien sûr de faire coïncider ces Jeux avec l'attractivité économique retrouvée de la France. Point intéressant: Emmanuel Macron pourra lui même accueillir les athlètes du monde entier en 2024, s'il est réélu en 2022. S'il se représente et qu'il est réélu, ces J.O. interviendront à la mi temps de son second et dernier mandat: une opportunité évidemment prise en compte par ce jeune chef de l'Etat très soucieux de son image internationale. Né en décembre 1977, il aura alors 46 ans.

D'ici là, le gouvernement français devra toutefois déjouer plusieurs pièges. Celui de l'explosion du budget d'abord, principal danger pour les pays organisateurs des J.O., d'autant qu'une opposition à ces Jeux existe dans le nord de Paris, banlieue populaire que l'olympisme est supposé revitaliser. Deuxième obstacle: celui du partenariat entre le public et le privé, et des délais éventuels des chantiers en cours comme le «Grand Paris Express» qui doit désenclaver de nombreuses villes de la banlieue nord et permettre enfin une liaison rapide et dédiée entre le centre de Paris et l'aéroport Charles de Gaulle.

Trois communes vont émerger ces prochaines années sur la carte de l'olympisme: La Plaine Saint-Denis, qui accueillera le complexe aquatique, principale enceinte sportive à construire et le village des athlètes; Dugny, commune proche du Bourget qui accueillera le village des médias, et Nanterre, où l'U-Arena construite par l'homme d'affaires suisse Jacky Lorenzetti (propriétaire du club de rugby Racing 92) sera l'un des hauts lieux de la compétition (gymnastique).

Une revanche sportive et diplomatique pour la France

Ce refrain va sûrement se faire discret, car l'attribution des J.O. est désormais en poche. Mais il est clair que la France aurait très mal accepté une attribution de ces Jeux du centenaire à Los Angeles, déjà organisatrice des J.O de 1984. La compétition perdue avec Londres, en 2012, a marqué les esprits: beaucoup de dirigeants français hésitaient d'ailleurs à repartir à l'assaut du CIO. L'enjeu linguistique est aussi important, compte tenu de la place de la francophonie et de l'Afrique dans les enceintes sportives. On pense aussi à l'Europe, puisque ces Jeux se dérouleront normalement plusieurs années après la conclusion des négociations entre l'Union européenne et le Royaume-Uni sur le Brexit. La vitrine est a priori parfaite et Emmanuel Macron l'a vite compris.

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L'autre revanche est franco-française. Si la préparation de ces J.O correspond aux ambitions inscrites dans le dossier français de candidature, le nord de Paris et ses métropoles de banlieue, souvent pointées du doigt pour leurs problèmes sociaux, se retrouveront sur le devant de la scène. Une ville symbolique comme Saint-Denis, qui abrite la basilique des rois de France et le Stade de France, mais qui fut aussi le théâtre en novembre 2015 de l'assaut contre les terroristes du Bataclan réfugiés dans un appartement voisin de la mairie, sera au cœur de ce dispositif.

Il ne faut pas oublier que les Jeux de 2024 auront lieu, peu ou prou, dix ans après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, en janvier et novembre 2015. Ils seront à n'en pas douter placés sous le signe de la mixité sociale, et du métissage dont ces banlieues françaises sont le théâtre quotidien. Le «héros» de la fête olympique sera bien sûr Paris, ville lumière, mais les retombées devraient avant tout profiter à sa couronne. Un choix qui, s'il réussit, peut aussi contribuer à grandement transformer la capitale française et sa manière de conjuguer l'avenir.

Un soutien populaire qui reste à confirmer

Tous les symboles sont au rendez-vous depuis des mois. L'Arc de Triomphe, la Tour Eiffel et d'autres grands monuments parisiens sont régulièrement parés des couleurs tricolores pour démontrer le soutien plein et entier des Parisiens à ces Jeux olympiques. Le 24 juin, lors de la journée internationale olympique, Emmanuel Macron avait aussi «mouillé» sa chemise en participant à plusieurs activités sportives (devant les caméras bien sûr), lors de ce grand show ponctué par l'installation d'une piste d'athlétisme flottante sur la Seine. Une réponse festive, selon les autorités, à l'engouement des Français qui, d'après plusieurs sondages réalisés ces derniers mois, sont plus de 70% à soutenir ces J.O. Un sondage Odoxa réalisé en juin affichait même le chiffre de 85% d'opinions favorables parmi les adeptes d'une discipline sportive. 

Une opposition existe pourtant. Et elle pourrait bien recruter davantage dans les années à venir si, comme c'est presque toujours le cas, les budgets prévus explosent et que les chantiers entrepris compliquent la vie des Parisiens. «C’est un engagement financier qui est au-delà du raisonnable étant donné la situation de la France en ce domaine et le maire de Paris, qui a doublé l’endettement de notre ville en quelques années, est tout simplement non crédible dans ses déclarations de rigueur financière» explique, dans une lettre adressée au Temps, l'un de nos lecteurs parisiens, Patrice Dabos. Et celui-ci de poursuivre sur le front municipal (la maire de Paris a promis de ne pas augmenter les impôts dans sa ville en raison des Jeux): «C’est une nuisance assurée pour 7 ans (et quinze jours) pour les Parisiens, avec des chantiers à n’en plus finir dans une capitale asphyxiée par les récentes mesures sur la circulation automobile».

A cette opposition s'ajoute en plus une série d'objections sur les conséquences sociales de ces Jeux. Les autorités françaises se sont engagées à reconvertir en logements les futurs villages des athlètes et des médias. Mais à destination de qui? Et à quelles conditions, une fois que les promoteurs seront passés par là et que les nouvelles dessertes ferroviaires auront transformé la périphérie nord de Paris, devenue beaucoup plus accessible? 

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