Une femme seule, un bouquet de fleurs à la main et la colère en bandoulière. Sur la Promenade des Anglais à Nice, devenue le symbole de la France attaquée par le terrorisme aveugle depuis l'attentat au camion fou du 14 juillet dernier qui a fait 86 victimes, cette septuagénaire niçoise a fait lundi le choix du recueillement militant. Objet de ses reproches: François Hollande et le gouvernement. Alors que le président français et une bonne partie de la classe politique se retrouvent ce matin aux Invalides, à Paris, pour rendre un hommage national aux 230 victimes du terrorisme depuis l'attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, la polémique est loin d'être éteinte sur les failles du dispositif de sécurité à Nice, lors de cette nuit fatale de feu d'artifice. «Je ne veux pas vivre dans un pays sous la menace enrage, ses fleurs à la main, la passante niçoise, avant de déposer son bouquet sur les autres, là-même où le camion conduit par Mohamed Lahouaiej a fini sa course meurtrière. Or chaque jour, de nouvelles révélations montrent que le cancer du terrorisme se propage chez nous».

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Dans les jardins des Invalides où François Hollande s'est exprimé ce matin, la parole était aux associations et aux proches de victimes. Mais en leur sein aussi, la colère est perceptible. Les complications administratives rencontrées par les survivants, le traumatisme des blessés, et surtout les révélations des failles policières  faites notamment dans le rapport d'enquête parlementaire sur les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ne passent pas. «Les services de renseignements français ont laissé le temps aux tueurs de s'organiser pour nous tuer et tuer nos enfants. Nous ne nous tairons pas. Il s'agit non plus de failles mais de mises en danger volontaires de la part des services et de l'État» a lâché, dans une lettre ouverte publiée en février, la mère de Cécile Vannier, une jeune femme tuée dans un attentat au Caire le 22 février 2009, dont les protagonistes se sont avérés liés aux commandos du 13 novembre. Le président Français, en réponse, s'est fait l'avocat de la transparence: «Le devoir de l'État est de répondre à toutes les questions » sur « chaque attentat y compris sur son propre rôle » a-t-il expliqué. « Une fois le pire advenu, l'État doit être exemplaire dans ses réponses, dans ses procédures et dans ses réactions ». Un peu plus tôt, François Hollande avait, en réponse aux critiques, annoncé une réforme du système d'indemnisation des victimes en vigueur depuis plus de trente ans. 

Rachid Kassim, Mourad Farès, dans l'ombre des cérémonies

Un nom planait sur cette cérémonie: celui de Rachid Kassim, un djihadiste français actuellement en Syrie aux côtés de Daech, soupçonné d'avoir été l'instigateur des trois dernières attaques: le meurtre de deux policiers chez eux à Magnanville (Yvelines) en juin; l'assassinat d'un prêtre dans l'église de Saint Etienne du Rouvray, prés de Rouen, le 26 juillet; et le projet d'attentat avorté à la voiture piégée dans le quartier latin à Paris, dans la nuit du 4 septembre. Deux hommes en contact avec Rachid Kassim, connu pour diffuser ses messages de haine et ses appels au meurtre sur des messageries cryptées sur Internet, ont été interpellés vendredi à Dole (Jura) et Roanne (Loire). Rachid Kassim, originaire de la banlieue lyonnaise, parti de France pour l'Egypte en 2012 avant de rejoindre les rangs de Daech, rejoint sur la liste des djihadistes français les plus recherchés le «recruteur» Mourad Farès, qui a beaucoup sévi dans la région savoyarde et également en Suisse. Son nom a notamment plané sur le procès de la «filière strasbourgeoise» qui s'est tenu à Paris en juin dernier, et dans laquelle figurait le frère d'un des terroristes tué au Bataclan. On le retrouve aussi dans le dossier de la filière de Lunel, prés de Montpellier. 

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Difficile, voire impossible dès lors, de tenir une cérémonie nationale d'hommage aux victimes sans nuages. D'autant que l'anniversaire du massacre du 13 novembre approche à grand pas. Le 27 novembre 2015, une cérémonie très émouvante avait déjà eu lieu aux Invalides, dans la Cour carrée. Tous les noms de 129 des victimes sur 130 (une famille avait souhaité rester anonyme) avaient été égrénés, après une bouleversante version de «Quand on n'a que l'amour», de Jacques Brel. Depuis, d'autres images se sont interposées comme les huées et les sifflets à l'adresse du premier ministre Manuel Valls à Nice, le 18 juillet.

Plus grave: l'union nationale tant réclamée après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher n'est plus du tout au rendez-vous.  Symbolisée par les manifestations «Je suis Charlie» du 11 janvier dans toute la France et notamment à Paris en présence de nombreux dirigeants européens, cette union est disloquée sur le terrain électoral alors que la campagne pour la primaire présidentielle de la droite va démarrer pour de bon cette semaine, après la publication des noms des candidats officiels ce mercredi. L'ancien chef de l'Etat Nicolas Sarkozy, qui ne cesse de surenchérir sur le plan sécuritaire - et qui est présent aux Invalides ce lundi - a notamment décidé de faire de la lutte anti-terroriste et de l'internement des individus radicalisés son cheval de bataille. La présidente du Front national Marine Le Pen, qui a prononcé dimanche un discours à Fréjus, près de Nice, compte bien aussi surfer sur le malaise sécuritaire. 

Restent enfin les chiffres, et ils font froid dans le dos dans une France placée depuis le 13 novembre 2015 sous l'état d'urgence, où les perquisitions, les interpellations et les écoutes téléphoniques sont grandement facilitées. Deux cent trente victimes depuis janvier 2015. Des centaines de blessés. Et, en parallèle, les remontées d'informations toujours plus inquiétantes sur ce «cancer» djihadiste qui ronge une partie de la communauté musulmane de France, la plus importante d'Europe avec près de 6 millions de personnes. Sept cents djihadistes français, hommes ou femmes, se trouveraient actuellement en Syrie ou en Irak. Neuf cents personnes ont été interpellées car elles souhaitaient partir. Mille quatre cents individus «radicalisés» seraient actuellement détenus.

La peur des «copycats»

Avec, en toile de fond du risque presque imparable, l'inévitable recrudescence des vocations terroristes d'un jour, ce fameux effet «copycat» redouté par les policiers qui craignent toujours le désir morbide et fanatique engendré par les réseaux sociaux, mais aussi l'inévitable besoin de revanche qui s'installe dans les communautés au fil des arrestations et des interventions policières, surtout lorsque des terroristes sont tués, comme ceux-ci le recherchent la plupart du temps. L'attentat avorté de Paris voici quinze jours avait été fomenté par de jeunes femmes connues comme radicalisées, en contact par internet aux auteurs des attentats de Magnanville et Saint Etienne du Rouvray: «Il y a un pouvoir de séduction du terrorisme, c'est une tragique réalité que ce genre de cérémonie d'hommage national peut aussi attiser» expliquait au Temps, en novembre 2015, le criminologue Alain Bauer. De nombreux experts du terrorisme estiment en effet que le spectacle de la France blessée, retransmis en direct à la télévision, est justement ce que recherchent les commanditaires de Daech et leurs recrues sur le terrain, dans des quartiers bien éloignés des Invalides.