Valeurs

A Paris, la paix contre les nationalismes

Les cérémonies de commémoration autour du centenaire de l’Armistice ont été dominées, dimanche, par les appels d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel à rejeter les nationalismes et l’unilatéralisme 

Des voix d’adolescents pour lire la joie de la fin des combats et du droit à revivre. C’est sans doute ce moment, juste après que tous les clochers de France ont retenti comme ils le firent le 11 novembre 1918, que beaucoup garderont en mémoire de la cérémonie parisienne du centenaire de l’Armistice. Des lettres de combattants, libérés de la peur d’être fauchés par la mitraille. Des lettres de leurs épouses, enfin convaincues que leur amour survivra à la guerre. Des lettres d’officiers racontant la fraternité retrouvée des troupes.

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Debout, sous l’Arc de triomphe, plus de 80 chefs d’Etat ou de gouvernement recueillis dans la mémoire de la Grande Guerre. «Un moment fort, à la hauteur de l’événement. Un geste mémoriel qui nous a tous émus», nous confirmera, en fin de journée, dans les travées du Forum pour la paix, le président de la Confédération, Alain Berset.

Mise en garde contre «le repli, la violence et la domination»

Deux voix, surtout. Celles d’Emmanuel Macron et d’Angela Merkel. Au président français le soin de prononcer, devant ses pairs dont Donald Trump et Vladimir Poutine, le discours du souvenir. La veille, la passe d’armes diplomatique avec le président américain au sujet du projet d’armée européenne soutenu par la France s’était achevée en un échange froid, mais cordial.

La riposte politique de ce 11 novembre 2018 est limpide. Après avoir, une semaine durant dans le nord et l’est de la France, comparé la période actuelle avec l’entre-deux-guerres, Emmanuel Macron veut marquer les esprits: «La leçon de la Grande Guerre, dit-il, ne peut être celle de la rancœur d’un peuple contre les autres», martelant sa mise en garde contre «le repli, la violence et la domination». L’avertissement se fait ensuite plus précis: «En disant nos intérêts d’abord et qu’importent les autres, on gomme ce qu’une nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre: ses valeurs morales.»

L’Allemagne sait où conduisent la suffisance nationale et l’arrogance militaire. Nous savons où peut conduire l’absence de compromis en politique et en diplomatie.

Angela Merkel, chancelière allemande

Le multilatéralisme, ce mot forgé après la Première Guerre mondiale avec la création – puis l’échec – de la Société des Nations à Genève, est le thème dominant du reste de la journée. A l’exception de Donald Trump, parti rendre hommage au cimetière américain de Suresnes pour pallier l’annulation de sa visite la veille au mémorial du Bois-Belleau, tous les dirigeants ont fait le déplacement à la grande Halle de la Villette pour assister au Forum de Paris pour la paix. Le moment est venu, pour Angela Merkel, de dire la douleur de l’Allemagne jadis vaincue et répondre à l’appel du président français:

«L’Allemagne sait où conduisent la suffisance nationale et l’arrogance militaire. Nous savons où peut conduire l’absence de compromis en politique et en diplomatie.» Les mots de la chancelière font mouche lorsqu’elle parle de 14-18 comme d’une «machine monstrueuse de violence»; et invoque la responsabilité de son pays dans cette «négation de la civilisation que fut la Shoah». Avant, à son tour, de mettre en garde ses pairs: «Gare à la polarisation de nos sociétés qui érode dangereusement les libertés fondamentales.»

D’abord, je n’ai jamais su pourquoi on se battait…

Lazare Ponticelli, dernier poilu français, décédé en 2008

La paix, ce 11 novembre, a pris la forme d’un plaidoyer contre les passions «tristes» et «aigres» du nationalisme qui, voilà un siècle, finirent par broyer l’Europe. Mais le plus bouleversant fut peut-être Antonio Gutteres. Le secrétaire général des Nations unies, habitué à encaisser les coups de boutoir de Donald Trump, a évoqué la mémoire du dernier poilu français décédé en 2008, Lazare Ponticelli. En rappelant cette phrase que le vieux combattant prononçait à chaque fois dans les écoles où il venait parler de «ceux de 14»: «D’abord, je n’ai jamais su pourquoi on se battait…»

C’était il y a cent ans. Drapé dans le souvenir, Paris incarnait hier cette France qui, selon les mots de Clemenceau repris par Emmanuel Macron, se veut «la combattante du droit et de la liberté, toujours et à jamais le soldat de l’idéal». Ce lundi, la capitale française accueille à l’Unesco le Forum sur la gouvernance de l’internet.

L’occasion, pour l’ancien ministre des Affaires étrangères français Hubert Védrine de rappeler la complexité du monde: «La dramatisation du repli national et de l’unilatéralisme peut provoquer une prise de conscience si elle s’accompagne de solutions, si les opinions perçoivent que le multilatéralisme a, en 2018, les moyens de régler leurs problèmes, par exemple dans le domaine du climat ou de la gouvernance.» Les blessures de la mémoire ne cicatrisent pas seulement avec des mots.

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