En chiffres. La conférence mondiale sur le climat (COP21) débute lundi 30 novembre, à Paris.

  • Près de 150 chefs d'Etat et de gouvernement seront présents
  • Ils ont rendu 183 contributions nationales (INDC)
  • En 18 mois, Laurent Fabius, le ministre français des Affaires étrangères, a effectué 100 déplacements climat et effectué 400 rencontres bilatérales climat.

21 septembre 2015, dans la banlieue boueuse de Dacca, la capitale surpeuplée du Bangladesh. Laurent Fabius, souffrant, a demandé que sa visite dans ce pays d'Asie particulièrement vulnérable à la montée des eaux soit un peu écourtée. Mais pas question de l'annuler, ou de la reporter.

A ses côtés, son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier note les observations des activistes locaux sur les risques que le réchauffement climatique fait courir à des millions de personnes dans ce delta du Gange et du Brahmapoutre, sujet aux pires cyclones. Une femme s'avance, puis désigne du doigt un pan de rivage affaissé aux chefs de la diplomatie française et allemande.

La France dans l'oeil du cyclone

Son village ? Disparu. Sa communauté ?  Engloutie. Les ouragans ? De plus en plus dévastateurs. «Cela fait partie des images que je garde en tête, au fil des millions de kilomètres effectués au chevet du climat note un diplomate français. Pour préparer cette conférence-là, nous nous sommes vraiment mis en mode écoute».

La paysanne bangladaise sera au Parc des expositions du Bourget ce lundi 30 novembre, invitée par le Fonds mondial pour la nature (WWF) pour l'ouverture en fanfare de la COP 21 par 138 Chefs d'Etat ou de gouvernement. Laurent Fabius, président en titre de la plus grande conférence jamais organisée en France, ne la verra sans doute pas durant les deux semaines de négociations prévues pour s'achever le 11 décembre. 

Eviter l'échec de Copenhague

Mais évoquer avec le ministre son séjour au Bangladesh, c'est rallumer la flamme de cette année de batailles, de discussions sans fin, de bagarres statistiques qui a permis de parvenir au texte d'une vingtaine de pages livré le 24 octobre par la Convention-cadre de l'ONU sur le réchauffement climatique (UNFCCC). Une bataille pour éviter l'échec fracassant de Copenhague, en décembre 2009.

«La première chose que François Hollande nous a dit, au seuil de son voyage climatique de février 2015 aux Philippines, c'est qu'il ne voulait pas voir de chefs d'Etat en bras de chemises en train de négocier un texte, comme au Danemark» poursuit notre interlocuteur. La leçon de Copenhague a été retenue

Obtenir un consensus acceptable

Les dirigeants mondiaux ne viendront à Paris qu'au début de la conférence, les 30 novembre et 1er décembre 2015, pour conforter leurs négociateurs et leurs ministres. D'où l'importance, pour les diplomates, de verrouiller un consensus avant la COP, afin de finaliser ensuite au Bourget l'objectif à atteindre: un accord «contraignant» sur le réchauffement planétaire, acceptable par consensus pour les 196 parties (195 pays, plus l'Union européenne). 

La Chine, les Etats-Unis et l'Inde cristallisent les inquiétudes de la France et des Nations unies – pilote des négociations climatiques depuis le sommet sur la terre de Rio (Brésil), en 1992. A Copenhague il y a six ans, les deux premiers ont dynamité la COP 15, dans une capitale danoise plongée dans la neige et le brouillard givrant, à faire oublier le défi du réchauffement. 

Pour Pékin, Washington doit faire un geste

L'Union européenne, qui pensait leur forcer la main, est repartie bredouille et humiliée. Mais pour que Pékin plie, Washington doit faire un geste. Donnant-donnant: «La bascule géopolitique est intervenue en novembre 2014, à l'issue de la visite de Barack Obama à Pékin», note un ambassadeur allemand. La Chine, premier émetteur mondial de gaz à effet de serre, s'est à ce moment-là engagée à ce que ses émissions cessent d'augmenter au plus tard en 2030.

Mieux: en coulisses, les experts chinois annoncent aux américains l'intention de leur gouvernement de créer un marché national du carbone en 2017, ce que le premier ministre Li Keqiang à l'élégance d'officialiser sur le perron de l'Elysée, en juillet 2015. A partir de là, les pollueurs chinois devront donc payer: «La Chine ne s'engage pas seule explique Olivier Nouaillas, auteur de "Quel climat pour demain ?" (Ed. Dunod) avec le climatologue Jean Jouzel. Elle a dérrière elle le G77, soit 134 pays. L'avoir à bord, c'est donc rafler la mise». La coalition des pays en développement glisse, via Pékin, vers un possible accord. Première étape. 

Laurent Fabius, ambassadeur climatique

Au Quai d'Orsay, la carte des voyages climatiques de Laurent Fabius est noire d'itinéraires. Depuis 2012, le ministre a littéralement sillonné la planète. Il est allé presque partout, y compris en Océanie. «Chaque semaine, les Français me demandaient des nouvelles sur les prises de position des îles comme Nauru, Tuvalu, ou Marshall, menacées de disparition par le réchauffement et la montée des océans», explique David Sheppard, directeur général du Fonds Pacifique pour le climat.

Le calcul de Paris est simple: ne jamais lâcher prise, et éviter surtout les affrontements politiques. Deux sessions ministérielles, avant la COP 21, sont organisées, dont la dernière il y a moins d'un mois. Le Pérou, qui accueillait la précédente COP, et le Maroc, qui recevra la suivante en 2016, sont chacun chargés de faire le lobbying de leurs zones géographiques. Avec, comme levier, un nouvel instrument: les engagements nationaux de réductions d'émissions de gaz à effet de serre (INDC), que personne n'avait pris à Copenhague.

Prévoir le plan anti-réchauffement

Avant de rejoindre Paris pour la négociation finale, les 196 parties sont priées de planifier leurs plans anti-réchauffement à partir de 2020, date de l'entrée en vigueur d'un éventuel accord. Or le levier fonctionne. La Suisse est le premier pays à ouvrir ce «bal du climat» en février 2015. Ils sont 176 désormais, représentant 95% des émissions. Le levier a fonctionné. La prise de responsabilité est mondiale, même si la somme de ces engagements ne permet pas d'atteindre un plafonnement du réchauffement à deux degrés en 2050. On parle de 2,7°. Deuxième étape.  

«Ces engagements nationaux ont tout changé, note Laurence Tubiana, négociatrice française. Ils ont obligé les pays à se positionner publiquement». Nous sommes à l'été 2015. Reste, maintenant, deux autres impératifs: convaincre les Etats-Unis d'accepter, manoeuvrer pour éviter que l'Inde bloque à la dernière minute, et surtout obtenir de l'ONU un pré-accord digeste, sur la base duquel les négociateurs pourront, à Paris, transformer l'essai et obtenir l'unanimité requise.

La troisième étape se joue en Allemagne

«Oui, nous étions en colère contre le processus onusien, souvent trop lourd, trop compliqué reconnait un diplomate européen, en poste à Bruxelles. Il aurait été impensable qu'après la brèche ouverte par la Chine et les Etats-Unis, les Nations unies compliquent à nouveau le processus».

La troisième étape se joue donc sur les bords du Rhin à Bonn, siège de l'UNFCC, la convention-cadre sur le changement climatique, en octobre 2015. Deux hommes sont dans le collimateur, car ils coprésident cette institution: l'Algérien Ahmed Djoghlaf et l'Américain Daniel Reifsnyder.

A Paris, Laurent Fabius fait sonner la charge. Son objectif est que François Hollande ramène de son voyage à Pékin, début novembre 2015, une déclaration franco-chinoise ambitieuse qui scelle l'accord de l'Empire du milieu. L'ONU doit donc cesser de pinailler. Or le forcing paie. Le texte final de l'UNFCC, rendu public le 24 octobre 2015, fait une vingtaine de pages, contre plus d'une centaine pour le document de travail de Copenhague. La colère des petits pays du Pacifique, qui veulent obtenir une limitation du réchauffement à 1,5° en 2050 par rapport à l'ére pré-industrielle, sera, dit-on, prise en compte lors de la COP. C'est l'avant dernier virage.

Rien ne se fera sans les Etats-Unis

Direction l'Amérique. Ou plutôt, la Maison-Blanche. Comme toutes les grandes batailles géopolitiques modernes, celle du climat n'échappe pas à la règle: rien ne peut se faire sans l'aval de l'hyperpuissance américaine. Or là, tout se joue dans le secret du bureau ovale. Barack Obama, l'homme qui priva les Européens d'un accord à Copenhague, ne veut pas d'un accord sous forme de traité, qui le contraindrait à aller devant le Congrès, où les Républicains climato-sceptiques ne lui accorderont jamais la «super-majorité» requise des deux tiers.

Le journaliste Olivier Nouaillas, également auteur du «Changement climatique pour les nuls» (Ed. First) confirme: «De l'autre coté de l'Atlantique, le négationnisme climatique est une quasi religion pour une grande partie de la droite conservatrice acquise aux lobbys industriels. Ce n'est plus du domaine scientifique». Le secrétaire d'Etat John Kerry est dès lors chargé de faire savoir à Paris que Washington veut disposer d'un droit de véto à la COP, si le texte met le président dans l'embarras.

Ce dernier, pourtant francophile et francophone, le fait le 12 novembre, à sa sortie de l'Elysée. Il remet publiquement en cause le caractère contraignant d'un éventuel accord arraché à la COP. Douche froide: «Vous imaginez la scène. Kerry qui nous dit, à Paris, de ne pas trop rêver», commente l'entourage de François Hollande, dont les deux conseillers «climat», Marie-Hélène Aubert et Nicolas Hulot, sont ce jour-là dépités.

Avertissement de l'Inde

Quelques jours avant, au retour du président français de Chine, l'Elysée a aussi reçu un autre avertissement: l'Inde, dont le développement économique est pénalisé par les déficiences énergétiques, veut accroitre son parc de centrales électriques au charbon, très polluantes. Un scénario catastrophe se profile soudain: l'alliance «négative» de la prudence américaine et des réticences indiennes.

Or si les Etats-Unis et l'Inde reculent, la Chine fera à coup sûr machine arrière. Avec dans son sillon les pays du G77. Nicolas Hulot, conseiller spécial de François Hollande, se démène auprès des influentes ONG environnementalistes indiennes. Il sait que Narendra Modi, le premier ministre Indien, doit donner des gages aux industriels, car il fait de la croissance économique son agenda prioritaire.

Mais il sait aussi que son parti hindouiste, le BJP, s'appuie sur un réseau d'universitaires influents. David Sheppard, le porte-parole des Etats insulaires d'Océanie, est indirectement témoin de ces manoeuvres. Il sait aussi que des pays tels que l'Egypte, le Soudan, l'Arabie Saoudite, plus tous les Etats pétroliers, s'engouffreront dans la première faille venue à la COP 21 tant la transition vers une économie mondiale «décarbonée» leur fait peur et signifie pour eux une perte de recettes colossale. «Le risque, c'est de ne plus parler climat, mais argent et compensations. Bref, que les négociations soient remplacées par des tractations» s'inquiétait-il devant nous à Paris, en marge du sommet France-Océanie du 26 novembre.

Les climato-sceptiques disparaissent de la scène 

Le feuilleton diplomatique et géopolitique de ces deux dernières années a néanmoins accouché d'une réalité prometteuse: face à la prise de conscience du réchauffement climatique et des dangers qu'il fait courir à la planète, les Etats «climato-sceptiques» ont quasiment disparu de la scène. Les «méchants» sont les pétroliers, mais ils savent qu'ils n'auront guère voix au chapitre.

Les «inquiets» sont comme toujours les pays en voie de développement, pour qui la négociation vitale est celle portant sur les 100 milliards de dollars par an jugés nécessaires pour financer la transition économique «verte» après 2020, et sur le rôle du Fonds vert pour le climat, encore lent à débourser son budget malgré l'annonce de premiers programmes le mois dernier. Le front, par rapport à Copenhague, n'est plus celui d'une guerre de tranchées. Les sessions pré-ministérielles, avant la COP, ont aussi permis de déminer une éventuelle «guérilla» lors de la conférence.

Christiana Figueres, la coordinatrice pour l'ONU de la COP 21, peut avancer à terrain découvert, forte de la meilleure acrte de visite possible: son pays, le Costa-Rica, est l'un des rares Etats de la planète à afficher le meilleur bilan climatique possible: l'importance des énergies renouvelables lui a permis, en 2015, de ramener à zéro son niveau d'émissions de gazs à effet de serre.