France

A Paris, la police touchée au cœur

Comment un fonctionnaire de la préfecture de police de Paris a-t-il pu, jeudi vers 13 heures, poignarder à mort quatre policiers avant d’être tué dans la cour de ce bâtiment, symbole de l’autorité de l’Etat? Depuis la tragédie, les questions fusent, alimentées par le profil du tueur

Une journée d’horreur. Une tragédie qui frappe au cœur les forces de sécurité françaises et ce symbole historique de l’autorité de l’Etat qu’est la préfecture de police de Paris. Comment un agent administratif de la direction du renseignement, présenté comme un homme jusque-là sans problème, né en 1974 à Fort-de-France (Martinique), a-t-il pu, vers 13h, poignarder à mort quatre policiers, dont une femme, avant de périr à son tour d’une balle en pleine tête, tué par un garde en faction après trois sommations? Une seconde victime féminine, employée à la direction des ressources humaines, restait, à l’heure d’écrire ces lignes, hospitalisée «en urgence absolue», mais sa vie n'était plus en danger.

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Lame en céramique

Tout au long de l’après-midi de jeudi, les déclarations de soutien aux forces de l’ordre et les explications destinées à faire taire les rumeurs sur un possible «acte terroriste» se sont succédé. La préfecture de police, créée en 1800 par Napoléon, alors premier consul, est, en plein centre de la capitale française, l’épicentre de son dispositif sécuritaire depuis deux siècles. C’est ici qu’avait démarré, en août 1944, la libération de Paris encore occupée par les nazis. Jusqu’à son déménagement récent vers le quartier des Batignolles – entamé en 2017 pour se rapprocher du nouveau tribunal de Paris –, ses fameux locaux du 36 quai des Orfèvres résonnaient enfin comme le sanctuaire incontesté des plus grands flics de France.

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Et voilà que tout a basculé lorsqu’un homme, Mickaël H., présenté lors de la conférence de presse du procureur de la République, Rémy Heitz, comme un «informaticien employé depuis 2003 qui n’a jamais présenté le moindre signe d’alerte ni de difficultés comportementales», entreprend d’attaquer ses cibles avec un couteau à lame en céramique.

Une agression en plusieurs temps - d’abord dans deux bureaux de la Direction du renseignement, puis dans les escaliers et dans la cour pavée de la préfecture - qui s’expliquerait par des «différends internes» avec sa hiérarchie, mais dont le mode opératoire a aussitôt déclenché, sur les réseaux sociaux, une déferlante de rumeurs sur un possible acte terroriste. En fin de soirée, les magistrats spécialisés continuaient «d’évaluer la situation», n’écartant pas définitivement cette piste. Confiée à la brigade criminelle, l’enquête a néanmoins été ouverte pour «homicide volontaire sur personne dépositaire de l’autorité publique». L'homme, ont révélé dans la soirée plusieurs médias français, s'était converti à l'islam en 2017. Son épouse, présentée par Le Figaro comme une «musulmane pratiquante» a été interpellée et placée en garde à vue.

Le choc est rude

Pour la police française, le choc est rude. La veille de l’attaque, quelque 30 000 policiers manifestaient à Paris et dans plusieurs villes françaises pour dénoncer les violences commises à leur encontre, la hausse des suicides dans leurs rangs et les menaces sur leur régime de retraites dans le cadre des réformes en cours. Preuve du profond malaise au sein des forces de l’ordre, le cortège des policiers parisiens brandissait 51 cercueils en carton, hommage à leurs collègues ayant mis fin à leurs jours depuis le début de l’année. Un message entendu au plus haut niveau de l’Etat.

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Venu aussitôt sur place, Emmanuel Macron a passé plus d’une heure à s’entretenir avec la hiérarchie de la préfecture de police et avec les témoins. En août dernier, le président français s’était dit «très préoccupé par la fatigue» des policiers, mobilisés presque en permanence au fil de la crise des «gilets jaunes» et souvent mis en cause par les manifestants pour leurs «bavures» à répétition, notamment après la disparition d’un jeune homme à Nantes, le jour de la Fête de la musique, à la suite des interventions musclées des CRS. Un nouveau préfet de police de Paris, Didier Lallement, réputé très ferme, avait d’ailleurs été nommé en mars, au plus fort de la crise des «gilets jaunes» et après les saccages survenus sur les Champs-Elysées.

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Difficile de ne pas repenser, au vu des circonstances de ce drame, aux précédentes attaques au couteau contre les forces de l’ordre. En juin dernier à Paris, des policiers avaient été agressés de cette façon dans le XVe arrondissement. En 2016, dans le quartier de la Goutte d’Or, un ressortissant tunisien de 24 ans avait été tué par les gardes en faction alors qu’il brandissait un couteau de boucher. Mais le pire était survenu le 13 juin de cette même année, lorsqu’un couple de fonctionnaires de police avait été surpris chez lui et égorgé à Magnanville (Yvelines). Le tueur, Larossi Abdallah, un jeune Français rallié à l’Etat islamique, avait été abattu lors de l’assaut du RAID, l’unité d’élite de la police française.

Usage d’armes élargi

Or même si la piste terroriste s’avère infondée dans le cas de la tuerie de jeudi, la peur s’est installée dans les rangs des forces de sécurité. «Quand le malaise policier s’ajoute au malaise social généralisé, il y a urgence. Et quand on est à bout, les pires dérapages peuvent arriver», expliquait jeudi en fin de journée, très ému, un responsable du syndicat Alliance des gradés et gardiens de la paix. Depuis les attentats du 13 novembre 2015, les policiers et gendarmes français sont autorisés à porter leurs armes en dehors de leurs heures de service. La nouvelle loi sur la sécurité publique de novembre 2017 a par ailleurs élargi les conditions d’utilisation de ces armes pour leur «légitime défense». A la préfecture de police de Paris, l’enquête qui s’annonce, ciblée sur sa direction du renseignement, sera sans doute l’une des plus douloureuses qui soient.

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