Les télévisions du monde entier ont commencé jeudi à diffuser en boucle les mêmes images pour illustrer l’envers de l’Eurofoot qui s’ouvre ce soir à 21 heures avec le match France-Roumanie au Stade de France: celles des poubelles remplies à ras bord dans un Paris plus ville déchets que ville lumière.

Multipliant les actions coup-de-poing, tantôt devant les garages des camions-bennes ou devant la principale usine d’incinération d’Issy-les-Moulineaux, mais aussi à Marseille, les syndicalistes de la CGT en lutte contre la loi travail ont trouvé cette semaine une nouvelle arme d’ici à la huitième journée de mobilisation nationale le 14 juin: le chantage à l’image touristique, dans un climat déjà marqué par une nette baisse des arrivées de visiteurs étrangers dans l’Hexagone depuis les attentats du 13 novembre 2015.

En lutte ouverte depuis deux mois contre le projet de loi El Khomri sur la réforme du code du travail, le premier syndicat français a donc choisi de ne pas relâcher la pression au début de la compétition, malgré les risques de voir l’opinion se retourner contre lui. «Je ne suis pas sûr que bloquer les supporteurs soit la meilleure image que l’on puisse donner de la CGT», a d’ailleurs reconnu hier sur RTL son leader Philippe Martinez, devenu l’opposant le plus radical au premier ministre socialiste Manuel Valls, résolu pour sa part à ne pas céder.

L’objectif des protestataires, qui ont encore manifesté hier à Paris, à Rennes et au Havre, est de polluer le plus possible le climat social à la veille de la discussion du texte controversé au Sénat, après son adoption en urgence en première lecture par l’Assemblée nationale début mai. La Chambre haute, contrôlée par la droite, devrait en effet apporter son soutien au fameux article 2 du projet, qui prévoit «l’inversion de la hiérarchie des normes» en donnant la priorité aux futurs accords d’entreprise sur les accords de branche, ouvrant ainsi la voie par exemple à la remise en cause des 35 heures hebdomadaires de travail instituées en 2000 par la gauche. L’abandon de cet article est aujourd’hui la principale revendication des sept organisations en grève, principalement dans les transports et les services publics (CGT, FO, Sud Rail, Solidaires…).

Comme cela est habituel en France, la CGT surfe pour l’heure sur la convergence des mécontentements, pour la plupart sans rapport avec la loi El Khomri. Outre les actions commandos des manifestants cégétistes sur les voies ferrées, ou sur le marché de gros de Rungis bloqué jeudi matin, trois points noirs ont de quoi inquiéter à l’orée d’un mois d’Eurofoot qui verra des matches se dérouler dans dix villes françaises: l’approvisionnement en électricité que les débrayages dans les centrales pourraient affecter; la circulation des trains convoyant les supporteurs d’une métropole à l’autre; et les liaisons aériennes qui seront affectées, entre le 11 et le 14 juin, par une grève des pilotes d’Air France.

Or ni la SNCF, où un accord sur le temps de travail est en train d’être conclu, ni Air France, ne sont concernés par le texte controversé. La réforme en cours du code du travail ne modifiera en effet que le statut des employés du secteur privé, la fonction publique et les entreprises mixtes public-privé comme la RATP (transports parisiens) ou la SNCF conservant leurs statuts spéciaux.

Soucieux d’éviter un blocage social en plus des légitimes inquiétudes sécuritaires liées à l’organisation de l’Eurofoot, le président François Hollande avait rappelé lundi dans un entretien à La Voix du Nord qu’il «faut savoir arrêter une grève», répétant la fameuse phrase prononcée par le leader communiste Maurice Thorez en juin 1936, lors de l’avènement du gouvernement du Front populaire.

Un appel resté pour l’instant sans conséquence et qui pourrait déboucher, dès les prochains jours, sur des réquisitions de conducteurs ou de personnel indispensable sur les sites des raffineries ou dans les incinérateurs de déchets: «Paradoxalement, le gouvernement a refusé jusque-là d’utiliser les moyens que lui donne l’état d’urgence face aux grévistes, rappelait mercredi au Temps le criminologue Alain Bauer. L’objectif était d’éviter l’affrontement.» Un pari jusque-là raté.