Paris se ferme mais Paris vit et vote. Jamais la capitale française n’avait vécu, depuis la Seconde Guerre mondiale, une pareille situation mêlant angoisse et volonté de normalité, symbolisée par le maintien du premier tour des élections municipales.

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Commençons donc par celles-ci, objet de nombreuses interrogations après la décision gouvernementale de fermer, depuis samedi soir minuit, tous les restaurants, cafés, cinémas ou autres lieux publics non essentiels et commerces non alimentaires: à midi, la participation s’élevait, au niveau national, à 18,38% dans les 35 000 communes de France, contre 23,16% lors du dernier scrutin de mars 2014. Une mobilisation en baisse, loin d’être atteinte à Paris, où 12,6% des électeurs seulement se sont rendus aux urnes à la mi-journée, selon le Ministère de l’intérieur. Des chiffres à nuancer par le fait qu’en général, dans les métropoles, un grand nombre d’électeurs viennent voter tardivement.

Apparente normalité

Fallait-il tenir ce scrutin destiné à remplacer les maires et les conseils municipaux, alors même que la tenue du deuxième tour le 22 mars ne peut pas être garantie, vu la progression très rapide des contaminations (4500 personnes infectées et 91 décès samedi 14 mars à 20h)? A l’immédiate périphérie de Paris, le bureau de vote 16 de la commune de Saint-Mandé garde l’apparence de la normalité. Les locaux de l’école primaire Emilie et Germaine Tillion sont aérés, toutes portes et fenêtres ouvertes, grâce à l’ensoleillement printanier. A l’intérieur, la salle de classe aménagée en bureau de vote accueille les visiteurs avec un bidon de gel hydroalcoolique et des gants en latex, pour ceux qui le désirent. Les papiers d’identité sont montrés, mais ne sont pas touchés par les assesseurs. Chaque électeur signe le registre avec son propre stylo. Les consignes du Ministère de l’intérieur sont respectées. Les votants gardent entre eux une saine distance.

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Idem, à proximité, au bureau de vote de l’école Decroly à Daumesnil, ou de l’ancienne gare de Reuilly près de la mairie du XIIe arrondissement. L’est parisien, très peuplé, sera crucial pour l’élection du futur maire de Paris qui se jouera au… troisième tour, lorsque le conseil de la capitale (formé des élus d’arrondissement) sera constitué et pourra départager les têtes de listes (Rachida Dati pour la droite, Anne Hidalgo pour les socialistes, Agnès Buzyn pour la majorité présidentielle, le mathématicien Cédric Villani…) qualifiées pour le deuxième tour. La région Ile-de-France, qui entoure Paris, compte officiellement 949 cas de personnes infectées. Mais personne ne croit ce chiffre réaliste: «Paris est l’une des capitales les plus denses d’Europe, juge Andrée, retraitée, rencontrée à l’entrée du bureau de vote de la gare de Reuilly. Aujourd’hui, en ce jour de scrutin, nous sommes tous à peu près sûrs de rencontrer des gens contaminés qui ne le savent pas…»

L’heure de l’inventaire

Paris vit. A une centaine de mètres de ce bureau de vote, le marché dominical de la Porte Dorée s’achève en cette fin de matinée. Le spectacle de ce carrefour, l’une des nombreuses sorties de Paris intra-muros vers la banlieue, est à l’unisson du reste de la capitale. Les fast-foods éternellement ouverts et bondés sont fermés. Tous les cafés affichent porte close. A l’intérieur, les lumières signalent le personnel en train de faire l’inventaire des denrées périssables.

Chaises et tables s’agglutinent dans les salles de restaurants. Les terrasses ont disparu. Idem place de la Bastille, cernée de bistrots. Les Parisiens et les touristes circulent désormais sans pouvoir s’arrêter devant la moindre devanture, sauf celle des épiceries, des supérettes ou supermarchés et des pharmacies. Une patrouille de policiers à cheval profite du calme de la circulation sur la rue de Rivoli qui relie l’Hôtel de Ville à la Concorde.

Une prise de conscience

Bus et métro fonctionnent normalement, mais beaucoup les évitent désormais. L’infléchissement des attitudes est manifeste. Les masques de protection sont désormais plus nombreux sur les visages. Masques en bonne et due forme ou écharpes remontées jusqu’au nez. Les mieux équipés sont, sans surprise, les touristes asiatiques. Une poignée d’entre eux s’avouent déçus devant la devanture close d’un grand magasin spécialisé dans les produits de luxe dédouanés. Paris ne se vend plus. L’immense boutique Louis Vuitton des Champs-Elysées est fermée à double tour. La France et ses marques mythiques se laissent juste regarder.

Etonnant dialogue, d’ailleurs, en cette journée de crise sanitaire liée au Covid-19, entre la façade du Louvre et la place du Palais Royal. Le musée le plus visité du monde est fermé depuis jeudi. Mais sur ses murs, l’énorme poster de la prochaine exposition Le Corps et l’Ame. De Donatello à Michel-Ange (supposée démarrer le 6 mai) semble presque nous narguer. D’autant que juste en face, sur l’esplanade du Conseil d’Etat, une sculpture moderne attire notre regard. Il s’agit d’un cabanon de métal, présenté dans le cadre d’une exposition intitulée Entre nous. Les parois de cette cabane posée sur le goudron, face à la prestigieuse institution judiciaire française? Des cadenas prélevés sur les rives de la Seine et déposés là, naguère, par les amoureux de tous les pays. Tragique raccourci. Paris est verrouillé. La passion amoureuse a disparu. Ne reste que ce symbole dérangeant de milliers de cadenas, à l’heure où la capitale se mure.

«Les gens ne rêvent plus»

La suite est à l’unisson. Ambiguë. Dérangeante. Comme une panique que l’on retient mais qui est dans toutes les têtes. La place du Trocadéro est aussi vierge de terrasses, mais l’esplanade face à la tour Eiffel est assez bien remplie. Babacar, un vendeur sénégalais de souvenirs, propose à ses clients un peu de gel antiseptique donné par une association caritative, avant de leur vendre ses articles. «Tout le monde a peur. On le voit dans leurs yeux. Ils ne rêvent plus», nous raconte-t-il, triste et quand même satisfait que les touristes ne soient pas tous partis. Deux volontaires de l’association SolidAide discutent sur le parvis avec d’autres vendeurs. Dans les jours qui viennent, affirment-ils, les masques comme ceux qu’ils portent seront requis. Un couple de chinois acquiesce. Pour eux, vivre masqué est la normalité.

La gare Montparnasse déverse son flot de voyageurs en provenance de Bordeaux et de Nantes. Juste avant, le spectacle le plus rassurant de la journée a été celui d’un couple en train de pique-niquer, tranquille, sur l’herbe de l’esplanade des Invalides. Soleil et printemps. Mais partout, la même angoisse. La cour, devant la gare, est transformée en salle d’attente pour éviter de s’agglutiner en haut des escaliers, sur les quais. Michel et Françoise, comme tant d’autres, conduisent leurs trois jeunes enfants chez leurs grands-parents, du côté de Vendôme, en Touraine. Les écoles étant fermées, les trois adolescents y resteront au moins jusqu’«aux vacances de Pâques car il sera plus facile, en province, d’organiser leurs devoirs à distance». Les conséquences sociales du virus ne font que commencer…

Traverser Paris à l’heure du coronavirus est un périple à la recherche de symboles et d’images. Du côté de la gare d’Austerlitz, des squelettes noircis de scooters et des vitrines brisées témoignent d’ultimes affrontements, samedi après-midi, entre forces de l’ordre et casseurs en embuscade dans la dernière manifestation des «gilets jaunes». Au pied du Ministère des finances, à Bercy, des autocollants jaunes «Mort à la dette», posés dans la nuit par l’extrême gauche, donnent le ton des semaines à venir. Paris continue de voter tout ce dimanche, jusqu’à 20h. Mais partout ailleurs, la vie économique et commerciale est arrêtée. La capitale française est entrée samedi à minuit dans un tunnel dont personne, même le gouvernement, n’est capable de voir l’issue.