Il aime bien qu'on l'appelle Succo, du nom du célèbre tueur italien, celui qui avait trucidé père et mère avant de semer la terreur en France à la fin des années 1980. Beaucoup, cependant, le surnomment «le roi de la belle». Et il l'a bien cherché: Antonio Ferrara s'est évadé de la prison de Fresnes, en banlieue parisienne, le 12 mars 2003, de façon spectaculaire. Vingt-deux personnes accusées d'avoir participé à l'opération, ou favorisé la cavale, comparaissent depuis jeudi devant la Cour d'Assises de Paris. Le procès doit durer deux mois.

Téléphone oublié

Le 12 mars 2003, donc, «Nino» Ferrara est au mitard, maintenu à l'isolement pour avoir savamment refusé une fouille au corps; le bâtiment est situé à l'arrière de la prison, à côté d'une sortie. Vers 4 heures du matin, alors que ses complices ont incendié des voitures un peu plus loin afin d'occuper policiers et pompiers, il fait exploser les grilles de sa cellule tandis qu'une douzaine d'hommes prennent d'assaut la maison d'arrêt au bazooka. L'intervention dure à peine dix minutes. Ferrara est libre. Le truand s'enfuit vers le sud. Il sera finalement arrêté quatre mois plus tard, dans la capitale.

«Le contraste est saisissant entre la minutie de l'évasion - on n'a jamais vu une prison prise d'assaut en France - et la bêtise qui a conduit à l'interpellation du commando, note Matthieu Suc, journaliste au Parisien et coauteur d'Antonio Ferrara, le roi de la belle (Edition le Cherche midi). Ferrara, sonné par l'explosion de sa cellule, a oublié son téléphone. Un peu plus tard, l'un de ses complices l'a appelé sans s'en rendre compte, comme ça nous est tous arrivé avec un portable dans la poche. Cela a fourni une bonne minute de bruit de fond et de conversation aux policiers, leur permettant petit à petit de remonter la file.»

Agé de 35 ans, Antonio Ferrara est de toute façon condamné à la réclusion jusqu'en 2022, pour braquages de fourgonnettes blindées, tentatives d'homicide et, déjà, une évasion de prison. La Cour, dès lors, s'attachera à démêler les responsabilités des autres accusés. Vingt et une personnes, donc, soit une bande de malfrats notoires, un maton et un avocat, Karim Achoui, à l'époque chargé de la défense du détenu. Des 22 personnes dans le box des accusés, douze sont détenues, les autres comparaissent libres.

«Il est rare d'avoir une équipe pareille à la barre, poursuit Matthieu Suc. Antonio Ferrara a fait le lien entre deux milieux: l'ancienne génération des voyous corses et marseillais et la nouvelle, les jeunes loubards des banlieues.» Né en Italie, Antonio Ferrara débarque en effet à l'âge de 9ans avec sa famille à Choisy-le-Roi.

Profil des prévenus

Pour l'heure, le procès n'a pas vraiment commencé, interrompu chaque jour par les requêtes des accusés, exigeant stylos, calepins ou repas chauds. Quittant la prison à l'aube, ils n'ont pas le temps de prendre un petit déjeuner avant leur transfert sous haute sécurité au tribunal. Lundi, en signe de protestation, les douze hommes ont quitté la salle d'audience pendant que l'avocat Karim Achoui s'épanchait sur son parcours et son divorce. Cette semaine est en effet consacrée au profil psychologique des différents prévenus. On dit Nino solide, charmeur et amical; il faut sans doute en susciter de la sympathie pour que l'on vienne vous chercher jusqu'à la citadelle de Fresnes. Restera ensuite, entre autres, à déterminer comment les explosifs sont arrivés dans la cellule de l'ennemi public. «Des pigeons les ont glissés par la fenêtre», assure Ferrara dans un sourire.