Les uns rêvent de succéder un jour politiquement à leurs patrons. Les autres se murent dans le silence, résignés à se faire exploiter par ces élus auxquels ils doivent tout. Dans les bureaux de l’Assemblée nationale et du Sénat Français, le ressentiment des collaborateurs parlementaires envers les pratiques de François Fillon ou de Marine Le Pen n’est pas unanime.

L’annonce par le Parquet National Financier (PNF), vendredi soir, de l’ouverture d’une information judiciaire contre le candidat de la droite à la présidentielle pour «détournement de fonds publics, abus de biens sociaux et recel», envenime des plaies que les prochaines élections législatives de juin 2017 ne vont pas cicatriser: «Il y aura toujours deux types d’assistants parlementaires: ceux qui sont recrutés pour leurs compétences. Et tous les autres…» s’énerve le collaborateur d’un élu PS de Picardie.

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Explications: un bon tiers des 3000 assistants employés par les 577 députés et les 348 sénateurs Français doivent leur emploi à d’autres critères que leur CV professionnel: familiaux, amicaux, ou partisans. «Lorsque François Fillon affirme que les députés font ce qu’ils veulent de l’enveloppe mensuelle d’environ 9 000 euros qui leur est accordée pour s’entourer de collaborateurs à Paris et dans leurs circonscriptions, il a raison. Et de nombreux assistants, liés sur le plan familial aux élus, ne souhaitent pas remettre cela en cause», assume le même collaborateur.

Embauches et salaires arbitraires

Voir les magistrats du PNF tenter de démêler le vrai du faux travail n’est pas toujours bien vu dans cette corporation… où débuta François Fillon, un temps assistant du député de la Sarthe Joel Le Theule (décédé en 1980). Florence Faye est responsable du syndicat UNSA des collaborateurs parlementaires: «Ces emplois sont contractuels, de droit privé, liés aux élus. La question qui fâche le plus n’est pas celle du mélange des genres entre famille et politique, mais celle de la rémunération, du manque de transparence, du mensonge.»


Les assistants parlementaires ne sont pas qu’une tradition française. L’une des spécificités hexagonales est en revanche l’arbitraire qui règne dans leur embauche, leurs salaires, leur mission, malgré l'embryon d'un nouveau statut depuis 2014. A l'assemblée, les fonctions des assistants parlementaires ont été détaillées: ils fournissent aux élus une aide pouvant aller d’une tâche de secrétariat (tenue d’agenda, prise de rendez-vous, permanence, représentation…) à un soutien politique (rédaction de discours, préparation de lois, interaction avec les lobbys…). «Qu’un membre de la famille du député ou du sénateur assure ce rôle peut bien sûr choquer. Mais en même temps, la confiance n’a pas de prix en politique», explique le député René Dosière, spécialiste des financements occultes de la République.

Je suis d’accord avec le fait d’employer son épouse, et simultanément humiliée par une telle attitude.

Problème: Pénélope Fillon a gagné, en «travaillant» pour son mari puis pour son successeur à l’Assemblée Marc Joulaud un salaire moyen net mensuel de 6000 euros entre 1998 et 2010. Alors que ses homologues empochent au maximum 3000 euros brut (charges sociales inclues) et souvent moins de 2000 euros. Pire: l’épouse du vainqueur de la primaire à droite a, de plus, déclaré n’avoir jamais exercé cette fonction: «Je suis d’accord avec le fait d’employer son épouse, et simultanément humiliée par une telle attitude. Soit Pénélope Fillon est une cruche, soit elle ne savait pas» s’énerve une des membres du collectif «chaircollaboratrice» contre les violences sexistes au parlement, lancé en 2016.

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Le lien entre le rôle des assistants parlementaires et la carrière ou les engagements de leurs patrons est ombilical. Beaucoup d’entre eux, en privé, reconnaissent qu’ils prêtent main-forte au parti de leurs élus, ou remplissent des tâches autres que le service de son seul mandat. Impossible, en revanche, de trouver un collaborateur que l’affaire des faux assistants parlementaires européens de Marine Le Pen ne choque pas.

Financement illégal du FN

Impossible, en revanche, de trouver un collaborateur que l’affaire des faux assistants parlementaires européens de Marine Le Pen ne choque pas. «Recourir aux enveloppes réservées aux assistants (environ 21 000 euros mensuels pour chacun des 750 eurodéputés avec deux catégories: les «accrédités» à Bruxelles et Strasbourg, et les «locaux» en circonscription) pour rémunérer des permanents du FN et de gardes du corps revient à financer illégalement ce parti. C’est un délit. Point» confirme au Temps un haut responsable de l’administration du parlement européen, où le statut d'assistant est clairement défini et encadré. La candidate du Front National, on le sait, refuse de rembourser, et de répondre aux convocations de la justice: «Pénélope Fillon, c’est de la magouille familiale détestable et peu honorable, complète un eurodéputé conservateur français, ancien soutien d’Alain Juppé. Le FN, lui, agit comme un voleur.» .

Les assistants les plus rebelles, au niveau communautaire et hexagonal, savent néanmoins que leur marge de manœuvre est limitée: souvent corvéables à merci, ils peuvent aussi, du jour au lendemain, être congédiés. «En France, trop peu d'élus se mobilisent pour clarifier le statut de leurs collaborateurs. La majorité se complait dans l'opacité déplore Florence Faye, de l'UNSA. Et les fonctionnaires du parlement restent trop souvent silencieux devant les abus». La précarité des intéressés complète le tableau: Difficile pour un collaborateur parlementaire d’aller dénoncer son employeur à la veille des législatives françaises, alors que celui-ci s’apprête à remettre son mandat en jeu…

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