Oussama Ben Laden a peut-être disparu, mais son ombre portée obscurcit les relations déjà tendues entre les Etats-Unis et l'Arabie saoudite. George Bush a beau répéter que le royaume est un membre important de la coalition contre le terrorisme, que sa collaboration est bonne, que les amis de son père sont aussi ses amis, personne ne le croit. La délégation que Washington a envoyée à Riyad pour exiger une meilleure coopération dans le gel des avoirs alimentant les mouvements terroristes n'était à coup sûr pas amicale. Entre les deux alliés, unis depuis plus d'un demi-siècle par le pétrole et les armes qui défendent la dynastie, la tension est extrême. La vidéo abandonnée (sciemment?) à Jalalabad par Al-Qaida en fuite, et rendue publique la semaine dernière, a encore aggravé les choses.

Depuis que l'enregistrement explosif est disponible, les grands médias américains ont mobilisé des arabisants pour comprendre les moindres mots, parfois inaudibles, prononcés par Ben Laden lors de ce fameux repas, probablement le 9 novembre à Kandahar. Les nouvelles versions qu'ils livrent sont plus complètes, et sur des questions si sensibles que le Pentagone, auteur de la traduction officielle, est soupçonné de dissimulation volontaire. Il s'en défend, expliquant que le temps a manqué pour affiner le travail, et que de toute manière les éléments nouveaux ne changent rien au fond de l'affaire.

Sauf pour les Saoudiens. Car que dit Ben Laden, selon ces nouvelles traductions qu'il faut cependant prendre avec prudence? Le chef d'Al-Qaida ne parle pas que de Mohammed Atta, le chef égyptien des commandos du 11 septembre, comme on le croyait, mais aussi de huit autres pirates suicides, probablement tous Saoudiens, comme s'il les connaissait très bien. La traduction produite par CNN fait aussi dire à Ben Laden qu'il avait averti ses proches: «Quand vous entendrez la nouvelle à la radio, jetez-vous immédiatement à genoux, car cela voudra dire qu'ils ont touché le World Trade Center.»

Il y a plus embarrassant pour Riyad. Ben Laden nomme aussi des religieux wahhabites d'Arabie saoudite qui auraient approuvé les attaques contre les Etats-Unis, et il les en félicite. Il nomme ainsi – selon une des nouvelles traductions – le cheikh Abdulah Al-Baraak, dont le nom ne figurait pas dans la version du Pentagone. Or Al-Baraak, affirme un dissident saoudien, est un personnage connu dans le royaume, enseignant universitaire et conseiller des autorités pour les affaires religieuses. En outre, le visiteur à qui s'adresse le chef d'Al-Qaida dans la vidéo, un jihadiste handicapé, explique, selon un des traducteurs, qu'il a été amené d'Arabie saoudite en Afghanistan par un membre de la police religieuse du royaume (jalad alhayaa).

Ces informations nouvelles, qui impliquent (ou cherchent à impliquer) des autorités saoudiennes dans les attentats du 11 septembre, surviennent au moment où Riyad, justement, hausse le ton contre une «campagne hostile» à la dynastie dans la presse américaine. Le prince Sultan, ministre de la Défense, et son fils le prince Bandar, ambassadeur saoudien aux Etats-Unis, dénoncent le ton des articles, des insinuations et des commentaires qui cherchent, selon les altesses, à noircir le royaume et à créer une fracture dans l'alliance américano-saoudienne. Les journaux de Riyad vont plus loin en dénonçant l'influence du «lobby juif» dans la presse des Etats-Unis, qui chercherait à punir la dynastie pour le soutien qu'elle apporte à la cause palestinienne.

C'est le cœur du problème. En août (avant donc les attentats contre l'Amérique), le prince Abdallah, qui détient le pouvoir réel en raison de la maladie du roi Fahd, avait rendu publique une lettre à George Bush dans laquelle il s'en prenait en des termes particulièrement rudes au soutien que les Etats-Unis apportent à la campagne «brutale» d'Israël contre les Palestiniens.

La décision américaine de geler les biens de la Holy Land Foundation, basée au Texas, accusée par Washington de soutenir le Hamas, a encore contribué à échauffer les esprits à Riyad. George Bush avait affirmé que la fondation aidait le mouvement islamiste palestinien à préparer les enfants à devenir des auteurs d'attentats suicides. Un commentateur saoudien, Jamal Kashoggi, réplique que la décision américaine d'interdire à des enfants (palestiniens) dans le besoin de recevoir l'aide de la fondation est de nature «raciste».

Que reste-t-il entre les anciens amis? Le pétrole bien sûr. Mais aux Etats-Unis, de nombreuses voix demandent que le pays se libère de sa dépendance à l'égard de l'or noir saoudien.