Paroles d’une combattante kurde

Syrie Asya Abdullah était de passage à Genève

Elle s’est forgé un statut d’héroïne lors des combats de Kobané

A Genève, elle n’est pas venue avec sa kalachnikov. Mais cela n’empêche pas Asya Abdullah, la pasionaria kurde, de faire vibrer les auditoires. La coprésidente du Parti de l’union démocratique (PYD), le principal parti des régions kurdes de Syrie, a fini de se forger le statut d’une héroïne lors des quatre mois de combats qui se sont déroulés dans la ville de Kobané, jusqu’en janvier dernier. C’était la plus importante défaite en date de l’organisation de l’Etat islamique, qui s’est vu contraint de reculer. Les Peshmergas kurdes (puissamment aidés par des centaines de frappes aériennes de la coalition internationale) ont triomphé. Mais la ville est devenue un amas de ruines. Et les combats aux alentours n’ont pas cessé.

Asya Abdullah n’a pas son fusil-mitrailleur, mais ses mots frappent. «Le résultat est désastreux. Mais c’est l’humanité qui a gagné. Hormis quelques armes légères, nous n’avons que la force de notre volonté pour nous opposer au projet fasciste prôné par l’Etat islamique.»

Alors que Kobané abritait quelque 80 000 habitants avant les affrontements, seul un petit millier de bâtiments restent encore sur pied aujourd’hui. Des dizaines de milliers de Kurdes, mais aussi des Assyriens ou des Arabes musulmans sont éparpillés dans les villages des environs. Jour et nuit, ils continuent d’entendre au loin les rafales des armes automatiques.

De quoi ont besoin aujourd’hui ces milliers de personnes coincées dans le «canton» de Kobané, mais aussi dans deux autres poches kurdes, plaquées au nord de la Syrie contre les frontières turque et irakienne? La dirigeante politique parle: «Tous les points de passage sont fermés. Il faut ouvrir d’urgence des corridors humanitaires pour acheminer des aliments et des matériaux de reconstruction à ceux qui en ont besoin.»

Puis c’est la combattante qui prend le relais: «Pour protéger notre communauté, nous avons besoin d’armes lourdes. La force internationale doit continuer de nous aider quand nous lançons des opérations terrestres. Daech [l’acronyme arabe d’Etat islamique] a pris ses précautions en fortifiant ses positions. Nous aurons beaucoup de mal à les déloger seuls.»

Asya Abdullah est passée par la Suisse pour tenter notamment de dissiper les méfiances qui continuent d’entourer les desseins de ses Peshmergas. Voilà maintenant plus de deux ans que les Kurdes de Syrie ont conclu une sorte de trêve, au moins tacite, avec le régime de Bachar el-Assad: en cas d’attaque, ils défendront leurs régions. Mais ils ne s’associeront pas aux autres groupes armés pour aller menacer, au-delà, les positions de l’armée syrienne. Leur «Rojava» (Kurdistan), depuis lors, bénéficiait d’une autonomie de fait, et d’une paix relative, jusqu’à ce qu’il soit attaqué par les djihadistes.

Cette quasi-indépendance est vue d’un très mauvais œil par le grand voisin turc, qui craint un renforcement des aspirations kurdes sur son propre territoire. Et ce d’autant plus que les combattants kurdes de Turquie (le PKK, considéré comme un mouvement terroriste par les chancelleries occidentales) sont les parrains avérés du PYD d’Asya Abdullah. Ainsi, ils ont ouvertement prêté main-forte à leurs cousins syriens pour faire reculer les islamistes de Daech.

«Aujourd’hui, nous ne nous posons pas la question de la création d’un Etat kurde [ndlr: à cheval entre la Turquie, la Syrie et l’Irak], assure Asya Abdullah. Notre objectif, c’est de conserver notre autonomie au sein d’une Syrie démocratique et décentralisée.»

Une stratégie de séduction? La nécessité de s’accommoder à la réalité? Dans quelques semaines, les responsables du PYD devraient être à nouveau à Genève pour participer aux consultations lancées par le médiateur de l’ONU, Staffan de Mistura. Entre-temps, ils doivent continuer de défendre, kalachni­kov à la main, la pertinence de cette ligne médiane.

«Nous payons très cher ce que nous sommes en train de construire, car nous devons changer les mentalités y compris même au sein de notre propre société», plaide Asya Abdullah. Mais la combattante ne cille pas: «Nous nous battrons jusqu’au dernier, aussi bien contre l’instauration d’un Etat islamiste archaïque que contre un retour à un Etat syrien qui voudrait tout contrôler chez nous, dans notre Rojava.»

«Autour de Kobané, nous avons besoin d’armes lourdespour déloger l’Etat islamique»