■ M. Ho: «Pour mon petit-fils»

Dans le quartier de Causeway Bay, un de trois grands lieux de protestation à Hongkong, des manifestants ont rebaptisé Hennessy Road en Citizen’s Main Road. Ce matin du 1er octobre, jour de la fête nationale chinoise,M. Ho s’y trouve avec sa femme. Il vient d’accrocher à sa chemise le ruban jaune, symbole du mouvement pro-démocratie «Occupy Central».

«J’ai plus de 70 ans, et c’est la première fois de ma vie que je manifeste, déclare-t-il dans son anglais impeccable. J’admire ces étudiants et je condamne la violence qu’ils ont subie. Voilà pourquoi je suis là.» A ses côtés, sa femme fait de grands «oui» avec la tête, elle qui laissait entendre ne pas comprendre la langue de Shakespeare.

Banquier à la retraite, M. Ho est heureux d’avoir «bien vécu à Hong­kong et d’avoir profité» de son expansion économique. Il est même devenu propriétaire de son logement, à l’est de l’île.

«Liberté sous pression»

En 1997, lors de la rétrocession, «je n’éprouvais aucune peur», se souvient-il, confiant dans le principe «un pays, deux systèmes». Il déchante depuis: «La liberté d’expression est grandement sous pression tandis que le chef du gouvernement ne pense qu’à servir les intérêts de Pékin.»

Est-il né à Hongkong? «Evidemment, sinon je ne serais pas là», s’exclame le retraité. Cependant, il ne manifeste pas pour lui, «c’est trop tard, mais pour mon fils et mon petit-fils, qui eux subiront les conséquences des réformes. Car il en va de la stabilité et de la prospérité de Hongkong.» Puis il remonte ses lunettes pour préciser sa critique: «Le gouvernement actuel magouille avec Pékin et les tycoons d’ici. Ils s’enrichissent dans l’immobilier, et rendent le prix des logements inaccessible aux Hongkongais de la rue. Avec plus de transparence, de démocratie, cela ne se produirait pas. Si Pékin l’emporte, ce sera pire.»

Au moment de la photo, M. Ho hésite: «Je ne veux pas me mettre en avant, je ne le mérite pas. Ce sont tous les Hongkongais qu’il faudrait montrer.» Mais après un moment de réflexion et un coup d’œil à sa femme. «Bon, puisque c’est pour la bonne cause, alors d’accord.»

■ Shirline: «Je suis ici pour la paix»

Shirline lève les yeux de son smartphone géant. Assise à Admiralty, le siège du gouvernement, elle vient de mettre des photos sur Facebook: «J’ai reçu pas mal de «J’aime», mais plusieurs amis m’ont aussi critiquée. Ils ne comprennent pas que je sois là.»

Educatrice dans une crèche au nord de Kowloon, Shirline manifeste pour la première fois de sa vie. Avec trois amis. Ils sont assis sur l’asphalte encore chaud, même si le soleil couchant est désormais masqué par une des grandes tours qui bordent l’avenue.

Elle n’est pas venue pour la démocratie. «Ce n’est pas que je soutienne Pékin, mais cela ne sert à rien de s’opposer à eux, estime-t-elle. C’est un régime autoritaire. Si vous le combattez, cela peut très mal tourner.» Elle connaît «du monde en Chine. J’ai déjà visité Pékin et Shanghai. Ils pensent différemment et ne comprendraient pas ce que l’on fait. Jamais ils ne manifesteraient.»

Crainte de la violence

En revanche, «je ne veux pas que la violence que j’ai vue dimanche se reproduise, affirme-t-elle. Je suis ici pour la paix. Parce que si les forces de l’ordre se disent qu’elles peuvent frapper les étudiants dans l’indifférence, la prochaine fois elles s’en prendront à n’importe qui.»

Une voiture de ravitaillement se fraie un chemin dans la foule. Shirline et ses amis l’applaudissent. Ce mercredi, ils avaient prévu une soirée karaoké, mais ils l’ont annulée sans hésiter, poursuit-elle, ce que confirme sa voisine. Elles se disent prêtes à tenir jusqu’au petit matin. «Mon mari, retenu par son travail, m’a juste dit: «Prends bien tout ce dont tu as besoin pour ne pas puiser dans les réserves des étudiants.»

L’éducatrice regrette l’époque britannique. «En 1997, j’avais 12 ans. Si, si, je m’en souviens bien. Nous vivions plus en paix.» A défaut de démocratie, la démission de Leung Chun-ying, le chef du gouvernement, la satisferait-elle? «Le suivant sera pareil», répond-elle sans espoir, tandis que «vivre en paix, on peut encore y arriver».

Samedi, Shirline a «papier mâché», un cours d’art décoratif. «Mais s’il y a encore du monde, je reviens.»

■ Alice: «Préserver ma liberté»

La foule occupe les deux côtés de Connaught Road, artère centrale de Hongkong reliant le quartier du gouvernement à celui des affaires. A l’instar des dizaines de milliers de Hongkongais ce mercredi après-midi, Alice, comme elle veut qu’on l’appelle, participe aux manifestations. «C’est mon premier jour de repos depuis dimanche, explique cette infirmière. Alors j’en profite.»

Alice habite et travaille dans les Nouveaux Territoires, qui s’étendent sur le continent au-delà de Kowloon jusqu’à la Chine «continentale». A l’hôpital, tous ne soutiennent pas le mouvement. Raison pour laquelle elle n’accepte d’être photographiée que portant un masque, et au côté de sa sœur qui l’encourage. «Avec Internet, on voit tout. Je ne veux pas que mon chef me reconnaisse et me renvoie. S’il vous plaît, changez aussi mon prénom.»

«Pas contre Pékin»

Son masque, Alice l’a tiré d’une pochette en plastique qui contient tout un nécessaire pour donner les premiers soins. «Après ce que la police a fait dimanche, je devais venir équipée, explique-t-elle. Je suis infirmière, je peux aider. Mais j’espère bien qu’il n’y aura plus d’action violente; c’est cela qui me révolte le plus.»

Regardant la foule tout autour, Alice reprend: «Pourquoi le leader de Hongkong n’est-il pas ici avec nous? Parce qu’il n’est pas élu par le peuple, enrage-t-elle. J’admire ces étudiants, qui sont comme ces culbutos pour enfants. Ils se couchent quand on les pousse, mais se relèvent toujours.»

Alice a vécu quelques années au Royaume-Uni, quand son mari y étudiait. Cependant, c’est ici qu’elle veut vivre. «J’aime cet endroit, et je veux le protéger. Je ne suis pas contre Pékin, mais je souhaite préserver notre autonomie.» Elle a un oncle en Chine: «Il vit dans sa maison, entourée d’un jardin. Moi, j’habite un petit appartement, mais mon niveau de vie est bien supérieur, et je suis libre.»

L’infirmière se dit prête à passer la nuit ici. Après, «on verra; je dois aussi retourner travailler». Elle participe à un programme destiné aux personnes âgées, pour les rendre autonomes jusqu’à l’âge de 100 ans.

■ Clive: «Un petit pas pour moi»

Clive tremble un peu. Il masque ses yeux rouges derrière ses lunettes de soleil aux verres miroirs. «Excusez-moi, j’ai très peu dormi ces derniers jours, je suis un peu nerveux», confesse l’étudiant assis par terre entre deux rails encore gorgés de l’eau des orages de la nuit passée. A cette heure-là, il est midi, circulent d’habitude les trams à double niveau en photo dans les guides de voyage et qui parcourent la partie basse de l’île de Hongkong.

Depuis dix jours, Clive est en grève. Il vient de commencer des études d’anglais et participe au mouvement lancé par les étudiants le lundi 22 septembre. Occuper la rue, en revanche, il ne le fait que depuis dimanche, «depuis que la police est passée à l’action», explique-t-il.

«Moment «important»

Sa famille est au courant. «Mon père et ma mère approuvent; ils m’ont juste dit d’être prudent», raconte-t-il en tirant de son sac à dos une paire de grosses lunettes de protection. «Heureusement, je n’ai pas eu à m’en servir», sourit-il. Avant de revenir à ses parents: «J’aimerais surtout qu’ils regardent plus les infos, pour mieux comprendre ce qui se passe, et saisir l’importance de ce moment.»

Clive s’intéresse à la politique depuis 2010. Et ce sont pourtant ses parents qui l’y ont initié cette année-là en l’emmenant manifester le 1er juillet. Ce jour anniversaire de la rétrocession à la Chine est utilisé par les mouvements démocratiques pour faire entendre leurs revendications. En 2010, quelque 50 000 personnes avaient manifesté. Clive avait 14 ans.

Ses amis ne sont pas encore arrivés. Avec son petit groupe, d’habitude, ils ne fêtent guère la création de la République populaire de Chine: «On préfère aller à la plage, parce que les shopping malls, ce n’est pas notre truc.» En les attendant, il brandit sa pancarte. «J’ai écrit, traduit-il, «un petit pas pour moi, un grand pas pour Hong­kong». J’espère contribuer à cet effort, pour nous permettre un jour d’élire le chef du gouvernement. Ce ne sera peut-être pas dès 2017, mais si nous ne descendons pas dans la rue aujourd’hui, cela n’arrivera jamais.»