Identité

Des paroles pour l’hymne national espagnol

Les couplets choisis pour l'hymne national par la célèbre chanteuse Marta Sánchez suscitent l’enthousiasme du camp conservateur mais ulcèrent la gauche et les nationalistes sur fond de crise catalane

«Je reviens chez moi / Dans ma Terre aimée / Celle qui a vu naître mon cœur / Aujourd’hui je te chante / Pour te dire tout l’orgueil qu’il y a en moi.» Ces paroles ont été écrites pour tenter de donner (enfin) un contenu à l’hymne espagnol, l’un des rares du monde – avec Saint-Marin, le Kosovo et la Bosnie – à ne pas se chanter. Faute de paroles.

L’auteure, la célèbre chanteuse pop Marta Sánchez, 51 ans dont 30 ans de carrière, affirme que si son «texte» est finalement accepté officiellement, elle pourra «mourir tranquille». Reste que ce projet, s’il suscite l’enthousiasme de beaucoup, génère un rejet féroce de bien d’autres. Et rouvre une blessure profonde dans cette Espagne où l’identité est depuis longtemps source de conflits et divisions.

L’initiative a donc créé une polémique considérable dans tout le pays. Enfin des paroles pour l’hymne national, la «Marcha Real» (La Marche Royale), une composition militaire instrumentale composée en 1770 sous le règne du roi Carlos III? Le chef du gouvernement Mariano Rajoy a manifesté par twitter son enthousiasme: «Très bonne initiative. L’immense majorité des Espagnols se sent représentée par ces paroles.»

Une plateforme citoyenne, sur Change.org, s’est aussi constituée pour promouvoir l’initiative de la chanteuse Marta Sánchez. Objectif: faire en sorte que l’artiste chante en direct sa composition – dont les arrangements font davantage penser à une ballade qu’à un air militaire – lors de la finale de la Coupe du roi de football le 21 avril prochain, opposant le FC Barcelone et le FC Séville.

Le camp conservateur applaudit

Autour de Mariano Rajoy, l’essentiel du camp conservateur est favorable à ce que l’hymne national soit (enfin) entonné. «Quel geste courageux et émouvant que celui de mettre des paroles et du cœur à l’hymne national!» s’est enthousiasmé Albert Rivera, le leader du parti libéral Ciudadanos, que les sondages donnent vainqueur pour les législatives de 2020. Même la Garde civile (police), d’ordinaire un exemple de discrétion, s’est unie au concert de louanges: «Toutes nos félicitations pour une initiative qui cherche à rassembler, et non pas à diviser.»

Cette euphorie contraste cependant avec la répulsion des forces de gauche. Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, n’a pas tardé à contre-attaquer: «Marta Sánchez chante bien mais l’important dans l’amour de son pays, ce ne sont ni les hymnes ni les drapeaux, ce sont les services publics.» Quant à la porte-parole socialiste Carmen Calvo, elle n’a même pas daigné expliciter ses raisons: «Que cela nous plaise ou non, l’hymne espagnol n’a pas de paroles. Un point, c’est tout!» Mardi, à l’issue d’un grand débat houleux et passionnel organisé par la chaîne de télévision La Sexta, l’animateur se montrait désolé: «S’il n’est pas possible de dégager un consensus dans cette affaire, je crains que notre hymne demeure sans paroles.»

«Enfoncer l’épée dans une plaie ouverte»

Si le sujet est si conflictuel et à fleur de peau, c’est parce que, quatre décennies après la fin de la dictature de Franco, les symboles nationaux sont toujours associés à l’ancien régime, autoritariste et centralisateur. Pour les formations de gauche, surtout, donner des paroles à l’hymne national reviendrait à «enfoncer l’épée dans une plaie encore ouverte», selon l’expression du chroniqueur Jesus Maraña.

Pour ne rien arranger, la crise en Catalogne ne fait qu’exacerber ce profond désaccord entre deux «Espagne», celle qui revendique un orgueil patriotique (conservateurs), et celle qui donne la priorité à la diversité plurinationale (gauche et nationalistes): ces derniers mois, les «espagnolistes» cherchent à manifester leurs revendications nationales. A preuve, dans tout le pays, des milliers de façades d’immeubles sont aujourd’hui pavoisées de drapeaux nationaux sang et or. Ces mêmes personnes se réjouissent de l’initiative de Marta Sánchez. En face, pour l’autre «camp», ce déploiement identitaire est insupportable.

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