Barack Obama ne sera pas président des Etats-Unis en 2008. Le pays n'est pas encore prêt à envoyer un Noir à la Maison-Blanche. Son triomphe dans l'Illinois, où il a conquis un siège de sénateur occupé jusque-là par un républicain, est pourtant la seule bonne nouvelle qu'a reçue le Parti démocrate au cours d'une semaine désastreuse. Obama – mère du Kansas, père du Kenya – s'est installé après Harvard dans le quartier le plus dur de Chicago, pour faire de la politique. Il s'est battu pour les écoles, les programmes sociaux. Il a refusé, dans la ville noire, de tirer parti de la couleur de sa peau, bottant le cul des gamins qui restent plantés devant la télévision plutôt que d'ouvrir un livre. L'intégration, l'éducation, dit-il, se sont des valeurs américaines.

Des valeurs? Depuis mardi soir, le Parti démocrate n'entend plus que ce mot-là, qui lui siffle aux oreilles. Parce que Karl Rove, le stratège de George Bush, a passé des années à mobiliser la base conservatrice chrétienne du Parti républicain, les dirigeants démocrates semblent prêts à courir vers les églises afin de comprendre ce que veut la base. «Il faudra travailler dur, dit le sénateur Christopher Dodd, pour nous réconcilier avec les espoirs et les aspirations du peuple.» Earl Pomeroy, représentant du Dakota du Nord, découvre que son parti est «perçu comme ayant perdu le contact avec le courant général».

Difficile reconquête

Mais si les démocrates choisissent de rivaliser avec les républicains sur leur propre terrain, la reconquête risque d'être difficile. Ils feraient mieux d'écouter Barack Obama. Et d'abord de jeter un coup d'œil dans leur miroir. Le rappeur semi-mafieux P. Diddy, à la fin de la campagne, avait parrainé une opération spectaculaire (Vote or Die) pour amener les jeunes en masse vers les urnes – avec des bulletins démocrates. Ils n'y sont pas allés, et la star a lancé, à peine Bush réélu, des invitations pour le bal de son anniversaire, promettant que ce «serait la plus grande et la plus somptueuse soirée à ce jour». Sur l'autre côte, à Hollywood, l'ensemble du showbiz était mobilisé, derrière Michael Moore et son Fahrenheit 9/11 de propagande, contre Bush, le menteur imbécile.

Les côtes bleues sont bruyantes, mais à qui parlent-elles? Les électeurs sont ailleurs. Il y a trente-cinq ans, Kevin Phillips, jeune assistant de Richard Nixon, avait écrit un livre prémonitoire, The Emerging Republican Majority. Il y décrivait une évolution démographique qui lui paraissait inexorable. Les Etats du Nord et du Nord-Est, principale base démocrate, perdaient chaque année de la population au profit des Etats du Sud-Est et du Sud-Ouest. Nixon a développé sur ce constat sa «stratégie sudiste»: les Etats du Sud, où le Parti démocrate avait traditionnellement représenté les intérêts des blancs ségrégationnistes, étaient un terrain de conquête naturel.

Kevin Philipps est devenu un adversaire acharné de George Bush, mais la réalité qu'il avait décrite a continué à dérouler ses effets. John Kerry avait un handicap supplémentaire cette année. Le recensement de 2000 a transféré de nouvelles voix du Collège électoral, qui élit le président, des zones bleues de la carte électorale vers les zones rouges, des côtes et du nord vers le centre et le sud. Et le centre regarde avec méfiance les côtes, où s'agitent P. Diddy et le Tout-Hollywood. Le parti de Kerry commence à se dire que le maire de San Francisco, Gavin Newson (démocrate), lui a rendu un très mauvais service en organisant au printemps dans son hôtel de ville, en masse et à grand spectacle, des mariages gays qui ont tous été annulés.

Depuis la fin du XIXe siècle, la démocratie américaine fonctionne par grands déplacements. Dans la foulée du développement capitaliste sauvage, les républicains ont dominé jusqu'au grand krach de 1932. Les démocrates de Roosevelt ont réparé la casse et réformé le système pour le rendre plus juste, jusqu'au milieu des années 60. Puis le mouvement républicain conservateur a établi sa mainmise sur le pays. Jusqu'à quand?

Bill Clinton, le sudiste, avait compris le fonctionnement de cette machine. Le 18 novembre, il inaugurera sa Bibliothèque présidentielle à Little Rock. George Bush sera là, rayonnant. Les dirigeants démocrates aussi, bien sûr. Et Hillary. Prête pour 2008, puisque Barrack Obama ne pourra pas? Elle prépare en tout cas le terrain. Quand John Kerry parlait de protéger les jobs américains, elle écrivait (dans le Wall Street Journal!) que le combat contre l'outsourcing n'avait pas de sens: il fallait, par l'éducation, l'encouragement à la recherche, créer de nouveaux emplois hautement qualifiés. Et elle s'est faite faucon, parce qu'elle sait que, pour les Américains, la sécurité est une préoccupation majeure.