Bienheureux celui qui peut se dire certain de la décision des juges. Alors que la Cour constitutionnelle se réunit ce lundi pour statuer sur le sort du parti au pouvoir, peu de commentateurs osent émettre un pronostic. L'AKP (Parti de la justice et du développement), accusé d'être devenu un «foyer d'activités anti-laïques», risque la dissolution un an à peine après sa réélection. Trois possibilités s'offrent aux juges: le relaxer, le sanctionner financièrement ou le dissoudre et interdire de toute activité politique durant cinq ans 71 de ses membres, dont le chef de l'Etat, Abdullah Gül, et le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan.

A la veille de cette décision capitale, les observateurs s'interrogent surtout sur l'intérêt d'une interdiction. Hakan Aygün, chroniqueur au quotidien de droite Bugün, espère que la dissolution sera évitée mais sans y croire. Pour lui, «la cour va interdire le parti» car «le système souhaite intimider l'AKP». A ses yeux, ce procès est la dernière étape d'une confrontation entre l'establishment kémaliste, représenté par la bureaucratie, l'armée et la magistrature, et une nouvelle élite, conservatrice et religieuse, représentée par l'AKP.

Des atouts juridiques

D'autres voient se multiplier les signes favorables au gouvernement. En juin, la Cour constitutionnelle a annulé la réforme qui autorisait le port du foulard islamique dans les universités. «L'argument principal du procureur contre l'AKP est tombé. Juridiquement, cela devrait jouer en faveur de l'AKP» estime le constitutionnaliste Ibrahim Kaboglu. Dans la même veine, le rapporteur de la cour a estimé que rien ne permettait d'interdire ce parti. Mais cet avis n'est en rien contraignant.

L'AKP se montre quant à lui discret. Tayyip Erdogan a reconnu vendredi dans les colonnes du quotidien Hürriyet, avoir «commis des erreurs». «S'il y a faute, s'il y a tension, nous devons rétablir la paix sociale» a-t-il déclaré. «Je ne sais pas ce que sera la décision (des juges) mais si Dieu le veut, elle sera juste.»

L'une des craintes émises par certains est que l'AKP prenne sa revanche en cas de dissolution. Car ironie du droit turc, même interdit de politique, l'actuel premier ministre pourrait être réélu en tant que député indépendant et reconduit à la tête du gouvernement. «Qui peut garantir que l'AKP et Erdogan, sortant d'une bataille et de nouveau au pouvoir, ne se comporteront pas avec davantage d'ambition?» se demande le chroniqueur Mehmet Ali Birand. «N'oublions pas qu'une dissolution de parti ressemble à une bombe atomique. Vous ne pouvez l'utiliser qu'une fois.» Cette arme est entre les mains de onze juges qui devront être au moins sept pour interdire le parti. La décision devrait tomber ces prochains jours.