Le parti eurosceptique AfD sème la discorde au sein de la CDU

Allemagne Alternative pour l’Allemagne, qui a obtenu 7% des voix aux européennes, empiète sur l’aile droite du parti d’Angela Merkel

La députée conservatrice Erika Steinbach est connue pour ses prises de position à l’emporte-pièce. Le week-end dernier, elle a jeté un nouveau pavé dans la mare de la CDU, en réclamant un débat sur l’opportunité d’une alliance avec l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), le petit parti eurosceptique qui a remporté 7% des voix aux élections européennes du 25 mai. L’AfD, tentée par une alliance avec les conservateurs britanniques au Parlement européen et à même de récupérer les voix des déçus de la démocratie chrétienne, perturbe le jeu bien rodé des alliances sur l’échiquier politique allemand.

Erika Steinbach fait partie de l’aile droite de la CDU. Descendante d’une famille d’Allemands chassés de Prusse orientale à la fin de la guerre, elle a fait de la défense des intérêts des «expulsés» son ­cheval de bataille en politique. Pour bien des sympathisants de la CDU, Erika Steinbach incarne la défense des valeurs traditionnelles de la démocratie chrétienne à l’allemande. Nombre d’électeurs ne se reconnaissent en effet plus en Angela Merkel. Adepte de la stratégie du centre, la chancelière a foulé aux pieds l’un après l’autre presque tous les piliers idéologiques de la CDU. Elle a mis fin à la conscription et au nucléaire, elle est favorable au travail des femmes, encourage le développement des crèches, a cédé sur l’instauration d’un quota féminin à la tête des entreprises du Dax, a cédé sur le salaire minimum, se dit favorable au mariage homosexuel. Et, surtout, elle a finalement accepté chaque plan de sauvetage de l’euro.

Du temps d’Helmut Kohl, la CDU avait pour sacro-saint principe de ne laisser aucun parti de gouvernement s’établir à la droite de l’ultra-conservatrice CSU bavaroise. Avec l’AfD, c’est la première fois que cette règle non écrite est bafouée. Créée au printemps 2013 par un économiste de Hambourg, Bernd Lucke, soutenue par l’ancien patron des patrons allemands Hans-Olaf Henkel, l’AfD bénéficie de puissants appuis financiers, essentiellement de la part de patrons de PME dont elle entend défendre les intérêts face à l’Europe. Ses ­supporters sont des cols blancs, des ingénieurs et des hommes d’affaires, déçus de la démocratie chrétienne ou du parti libéral FDP, ­disposant d’un niveau de revenus et de formation très supérieurs à la moyenne nationale; 15% seulement des quelque 20 000 membres sont des femmes.

Echéances régionales

En quelques mois, l’AfD a connu une ascension remarquable. Le parti n’avait raté que de peu son entrée au Bundestag l’automne dernier, avec près de 5% des voix. Aux élections européennes, il a réalisé des poussées de 10% en Saxe et de plus de 9% en Hesse, la riche région de la capitale financière Francfort. A la veille des prochaines régionales partielles, l’automne prochain, en Saxe, en Thuringe et dans le Brandebourg (trois Länder de l’ex-RDA), l’AfD est de plus en plus perçue comme un concurrent sérieux de la droite classique.

«L’AfD est de nature à faire pression sur Angela Merkel», estime le politologue Henrik Uterwedde, de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg. Au cours des derniers jours, l’entourage de la chancelière s’est efforcé de clore le débat lancé par Erika Steinbach. «Nous n’allons certainement pas faire un pas en direction de l’AfD», assure le ministre des Finances, et européen convaincu, Wolfgang Schäuble, au nom de la direction du parti. Au niveau fédéral, l’AfD ne représente pour l’instant pas une réelle menace, faute d’élections à court terme. La menace se trouve plutôt du côté des Länder. «J’exclus toute coalition avec l’AfD, et ma parole compte», assène ainsi la ministre présidente de Thuringe, Christine Lieberknecht (CDU), tandis que son collègue de Saxe, Stanislaw Tillich, explique «ne pas avoir intérêt à travailler avec un parti dont on ne sait pas où il va idéologiquement».

Partagée entre ignorance feinte et combat offensif contre l’AfD, la CDU hésite encore sur la stratégie à adopter face à cette concurrence imprévue, aussi dépourvue que l’a été le SPD dans les années 1980 avec les Verts, ou aujourd’hui encore avec les néocommunistes de Die Linke, issus de la réunification.