Catalogne

La partie d’échecs entre Puigdemont et les autorités espagnoles

Espagne Les autorités craignent que le leader séparatiste catalan recherché par la justice ne revienne dans le pays pour y être investi à la tête du gouvernement régional

L’alerte est donnée aux forces de sécurité espagnoles: faire en sorte que Carles Puigdemont ne puisse d’aucune manière passer la frontière et fouler le territoire national. Ni via des chemins communaux, ni dans le coffre d’une voiture, ni en hélicoptère, en bateau ou en ULM. «Nous ferons tout ce qu’il faut pour qu’il ne puisse pas entrer dans le pays», a affirmé avec force Juan Ignacio Zoido. Le ministre de l’Intérieur espagnol ne se référait pas à un serial-killer, un dangereux leader djihadiste, ou à un putschiste menaçant la sécurité de la nation espagnole, mais bel et bien au leader séparatiste Carles Puigdemont.

L’ancien chef de l’exécutif de Catalogne, qui avait organisé un référendum d’autodétermination illégal (réprimé par Madrid) le 1er octobre, avait fui en novembre à Bruxelles afin d’éviter d’être emprisonné. Il est accusé, entre autres charges, de «sédition», «rébellion» et «malversations de fonds publics» – ce qui pourrait lui valoir jusqu’à 30 ans de réclusion. Après un voyage express au Danemark dans le but de donner une résonance majeure à son idéal sécessionniste, Puigdemont doit rencontrer aujourd’hui le chef du parlement catalan, Roger Torrent, lui aussi indépendantiste, favorable à son investiture pour un nouveau mandat. Cette simple perspective est considérée par le gouvernement de Mariano Rajoy comme un affront insupportable.

Jeu du chat et de la souris

Alors que la date d’investiture du prochain chef du gouvernement de Catalogne doit être bientôt fixée – ce sera logiquement une personnalité du camp indépendantiste, vainqueur des législatives du 21 décembre –, Carles Puigdemont et les autorités espagnoles jouent au chat et à la souris. «C’est une sorte de partie d’échecs, résume Màrius Carol, directeur du quotidien catalan La Vanguardia. Chaque joueur se préserve d’avancer une pièce, car le coup pourrait être favorable à son adversaire.»

L’enjeu est simple: le chef de file sécessionniste tente de trouver une ruse pour, d’une manière ou d’une autre, être investi à la tête de la Catalogne. Du côté de Madrid, aussi bien le pouvoir exécutif que judiciaire, il s’agit de verrouiller cette possibilité. Pour le conservateur Mariano Rajoy, le retour de Carles Puigdemont signifierait la poursuite d’un bras de fer avec un leader voulant coûte que coûte le divorce avec l’Espagne. A ses yeux, un véritable cauchemar. «Il faut au plus vite récupérer la normalité démocratique en Catalogue», a martelé hier Rajoy.

Investi en prison

Si le Ministère de l’intérieur fait son possible pour interdire l’arrivée clandestine de Puigdemont en Espagne, c’est parce que, si ce dernier parvenait à entrer dans l’enceinte du parlement autonome de Catalogne, les forces de police ne pourraient rien faire pour empêcher son investiture. Mais le chef de file sécessionniste pourrait aussi suivre une autre stratégie: provoquer son arrestation, ce qui lui donnerait une raison patente de ne pas être présent lors du débat d’investiture, tout en lui conférant un argument victimiste. C’est la raison pour laquelle le juge Pablo Llanera, à Madrid, a estimé qu’il valait mieux ne pas exiger l’arrestation de Puigdemont à Copenhague et son extradition vers l’Espagne. En tant que «fugitif», il n’a en effet aucune marge de manœuvre. En revanche, s’il est emprisonné, la législation n’interdit pas qu’il soit investi à distance.

La question est aujourd’hui de savoir si le camp séparatiste, qui détient la majorité des sièges au parlement régional (70 sur 135), va maintenir son jusqu’au-boutisme, ou s’il va adoucir sa position. Pour l’heure, le vent souffle en faveur du premier cas de figure: le tout nouveau président du parlement régional, Roger Torrent, a exigé hier à Mariano Rajoy qu’il permette l’intronisation de Puigdemont à la tête de la Catalogne. L’issue de ce conflit est incertaine. Dans l’attente de sa résolution, le leader indépendantiste en exil volontaire à Bruxelles a en tout cas réussi à «internationaliser» la dispute l’opposant à Madrid. «Nous avons pu démontrer que le sort de la Catalogne intéresse toute l’Europe», a souligné Carles Puigdemont. Un phénomène qui irrite profondément le pouvoir central espagnol, pour qui ce litige doit demeurer une affaire interne

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