Syrie

Partie de poker menteur sur le sort d’Alep

La trêve a volé en éclats à Alep, la seconde ville du pays contrôlée en partie par les rebelles. Mais Bachar el-Assad a-t-il les moyens de reprendre la métropole? Et les Etats-Unis s’opposent-ils vraiment à la grande offensive annoncée par le régime?

La bataille d’Alep a-t-elle commencé? Ou a-t-elle seulement cessé? Alors que les négociateurs syriens ont quitté Genève à la fin d’un nouveau round de pourparlers de paix, les combats se sont intensifiés dans la seconde ville de Syrie, contrôlée en partie par les rebelles. Les bombardements de part et d’autre ont fait plus de 100 morts depuis une semaine.

Pour les Alépins, la cause semble entendue. Le cessez-le-feu, entré en vigueur le 27 février dernier, n’est plus qu’un souvenir. «Les personnes tuées sont des habitants, des femmes et des enfants pour la plupart: où est donc la trêve?», s’est indigné auprès de l’AFP Mohammed Kahil, un médecin dans la partie orientale d’Alep, coupée en deux depuis 2012. Le désespoir n’est pas moins grand du côté occidental, contrôlé par le régime et victime lundi d’une pluie de roquettes.

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Remis en selle par l’intervention militaire russe, le régime de Bachar el-Assad ne cache pas sa volonté de reprendre la ville, autrefois le poumon économique du pays. Le regain de violence est-il le prélude de cette offensive plusieurs fois annoncée? Russes et Américains, les deux parrains du processus de paix, tenteront de freiner l’escalade militaire jeudi à Genève. Une nouvelle réunion de la taskforce sur le cessez-le-feu, qui réunit des diplomates de tous pays impliqués en Syrie, a été convoquée en urgence.

Mais Washington et Moscou sont-ils vraiment de bonne volonté? Même les Etats-Unis ne verraient pas d’un mauvais œil l’offensive sur Alep. «Cela pourrait être un moyen de faire pression sur l’opposition pour qu’elle fasse des concessions sur le départ de Bachar el-Assad», estime Thomas Pierret, maître de conférences à l’université d’Edinburgh et spécialiste de la Syrie. Les relations entre Washington, obnubilé par la lutte contre l’Etat islamique, et l’opposition syrienne sont au plus bas.

Ailleurs, la situation est plus calme

A part à Alep, la trêve est plus ou moins respectée, selon les organisations humanitaires sur place, dont le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). «Les combats compliquent l’approvisionnement de la ville», explique Pawel Krzysiek, le porte-parole du CICR en Syrie. «Le régime syrien n’a pas les troupes au sol pour reprendre Alep rue par rue, mais il peut encercler les quartiers rebelles», analyse Thomas Pierret.

Le but de la reprise des combats était sans doute ailleurs: la semaine dernière, l’opposition dite de Riyad, qui comprend des groupes armés salafistes, s’est retiré des négociations. Sa position était intenable: elle ne pouvait rester à Genève alors qu’en Syrie ses combattants étaient pilonnés. Mais, en quittant la table des négociations, elle a ouvert un boulevard aux autres groupes de l’opposition poussés par la Russie.

Pour avancer davantage ses pions, Moscou vient de demander au Conseil de sécurité de l’ONU d’inscrire sur la liste des organisations terroristes les groupes rebelles Arhar al-Sham et Jaïsh Al-Islam (l’armée de l’islam). Le représentant politique de la seconde n’est autre que Mohammed Alloush, le négociateur en chef du groupe de Riyad. Une telle inscription permettrait d’exclure du cessez-le-feu ces deux mouvements, au même titre que le Front Al-Nosra, la branche syrienne d’Al-Qaida, et l’Etat islamique.

Les groupes armés sont incontournables

«Les autres opposants peuvent négocier autant qu’ils le veulent avec le régime, cela n’aura aucun effet sur le terrain, estime toutefois Thomas Pierret. On peut penser ce qu’on veut de Mohammed Alloush, mais il représente un groupe armé qui contrôle une bonne partie de la banlieue de Damas.» En l’absence de l’opposition de Riyad, l’émissaire de l’ONU, Staffan de Mistura, a continué à sonder les autres groupes ainsi que la délégation de Bachar el-Assad sur la transition politique, seule à même de mettre fin au conflit. Il rendait compte de ses efforts devant le conseil de sécurité tard mercredi soir et devait annoncer un nouveau round de négociations.

Selon certaines indiscrétions, l’émissaire de l’ONU planchait sur un partage des pouvoirs entre le président Bachar el-Assad, confiné dans un rôle honorifique le temps d’organiser des élections, et un cabinet de transition composé à parts égales de personnalités loyalistes et de membres de l’opposition. Cette proposition a achevé de dégoûter la délégation de Riyad.

«Tout ceci n’est qu’un habillage rhétorique du statu quo, assène Thomas Pierret. En Syrie, les fonctions et les titres comptent moins que les liens familiaux. Bachar el-Assad tire son pouvoir du fait qu’il a de nombreux cousins dans les services de sécurité et de renseignement et que son frère tient la garde républicaine. Tout le monde se fiche de savoir qui sera le vice-président.»

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