En temps normal, personne n'aurait jamais dû entendre parler de Kfar Yanoun, un hameau de Cisjordanie situé à quelques kilomètres à l'est de Naplouse et – surtout – à quelques mètres de la colonie juive d'Itamar, qui le surplombe. Formé d'une quinzaine de familles, ce village agricole où l'on trouve encore quelques vestiges de l'occupation romaine est d'ailleurs resté très calme depuis le déclenchement de l'Intifada. Mais tout a changé le 6 octobre dernier lorsqu'un commando venu d'Itamar a tué Hani Bani Manyeh, 22 ans, un ouvrier agricole qui cueillait paisiblement des olives à une centaine de mètres de la colonie.

Bavure ou nouvelle stratégie?

Une bavure? Plutôt la première phase d'une stratégie, puisque les colons sont revenus plus nombreux le lendemain. Cette fois, une vingtaine d'entre eux s'en sont pris à Galeb Abou Nasser, 43 ans, un autre paysan qui cueillait des olives avec l'aide de ses enfants et de ses parents. Battu à coups de pierres et de crosses de fusil-mitrailleur M-16, le paysan a perdu un œil et l'une de ses jambes reste en mauvais état. «Notre famille cueille des olives sur cette terre depuis des siècles», raconte-t-il allongé sur son lit où son épouse et ses parents le veillent. «Pourquoi les colons attaquent-ils? Je ne sais pas. Lorsque j'étais au sol, l'un d'entre eux a demandé en hébreu au chef du commando s'il fallait me «crever tout de suite». L'autre a répondu: «Handicapez-le à coups de pierres, il souffrira plus longtemps.» Ensuite, je me suis évanoui.»

Aussi brutale qu'inattendue, cette attaque a eu d'autant plus d'effets que les colons ont poursuivi leur offensive dans la seule ruelle de Kfar (Khirbet, en hébreu) Yanoun où des maisons ont été endommagées et le petit générateur électrique du village a été brûlé. Apeurées comme la plupart des résidents des bourgs voisins, les familles du village se sont alors réfugiées à Akrabat (une petite ville proche de Naplouse) où elles sont théoriquement sous la protection de l'Autorité palestinienne. Quant à l'armée israélienne, elle se contente d'envoyer épisodiquement une jeep de patrouille devant la clôture d'Itamar.

Certes, comparée à l'opération «Rempart de protection», la guerre des olives que se livrent les habitants de Kfar Yanoun et les colons n'est pas très spectaculaire. Pourtant, depuis le début du mois d'octobre, des faits semblables se déroulent simultanément autour de dizaines d'autres villages palestiniens de Cisjordanie dont les terres fertiles sont convoitées par les habitants des implantations.

«Ils sont vraiment devenus fous», affirment Samira et son fils Mondeïr, deux cultivateurs dont certains des oliviers ont plus de cinquante ans d'âge. «Lors de leur dernier raid, les colons d'Itamar nous ont mis en joue. L'un d'entre eux était accompagné de ses enfants et il leur a dit qu'il allait leur montrer comment s'y prendre avec des «terroristes». Il s'est alors tourné vers nous et il nous a promis que nous serions bientôt «transférés» en Jordanie avant d'ajouter en riant que l'an prochain, ces arbres seraient à eux. On lui a répondu que l'on préférera les brûler de nos mains plutôt que de voir cela.»

Accroupi sur son toit d'où il domine une vallée d'une beauté irréelle menant vers Naplouse, Ahmad, un fellah (paysan) âgé de plus de 70 ans, jure qu'il ne partira pas quoi qu'il arrive. «En 1967 (durant la guerre des Six-Jours, ndlr), beaucoup d'entre nous se sont enfuis en pensant revenir par la suite», dit-il. «Ils sont restés bloqués en Jordanie et on ne les a plus jamais revus. Cette fois, personne ne fera plus la même bêtise même si nous en sommes réduits à brouter de l'herbe avec nos chèvres.» Et de poursuivre: «Certes, le village n'a plus d'eau ni d'électricité depuis que les colons ont détruit le générateur. Le soir, il suffit d'ailleurs qu'un chien aboie trop fort pour que nous nous mettions à trembler. Mais on s'accrochera à cet endroit jusqu'au bout.»

Des Israéliens révoltés

En moyenne, les colons organisent un raid par jour. Certains attaquent à pied et d'autres descendent des collines avoisinantes en «Quad» (une moto à quatre roues). Bilan (provisoire) de cette «guerre des olives»? Un Palestinien tué et une trentaine de blessés. Pourtant, les paysans de Cisjordanie ne sont pas seuls. Alertés par des réseaux alternatifs, des dizaines de progressistes israéliens (dont certains viennent à peine de terminer leur service militaire dans la région) se sont donnés pour mission de protéger la cueillette.

Accompagnés de volontaires étrangers, ces Israéliens se relaient sur place et patrouillent de nuit comme de jour autour des plantations pendant que d'autres participent à la cueillette. C'est le cas d'Amit, un ancien paracommando de Tsahal devenu militant du mouvement Taayouch (une organisation judéo-arabe): «Si nous avions laissé faire les colons, ces gens auraient été expulsés depuis longtemps», fulmine-t-il. «Personne n'aurait rien trouvé à y redire et c'est ce qui me révolte encore plus.»