Rim avait rêvé mieux pour son premier voyage en dehors de la Syrie. Quand cette jeune institutrice a chargé les valises dans la voiture, vendredi dernier, des coups de feu ont commencé à crépiter. Rim, sa mère et ses frère et sœur ont alors tout abandonné. Ils ont quitté la banlieue ouest de Damas, passé les barrages militaires sur la route vers le Liban, la peur au ventre, puis gagné le principal poste frontière entre les deux pays, à l’ouest de la capitale syrienne. Avant de se retrouver logés à l’étage d’une mosquée, dans le village de Majdal Anjar, peu après la frontière.

Depuis mercredi, jusqu’à 30 000 Syriens ont gagné le Liban – plus de 2000 se sont réfugiés dimanche en Jordanie, selon une ONG. Un mouvement qualifié de «véritable exode» par le Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies. Exode? De simples départs en week-end ou en vacances, jure, d’un ton méprisant, un officier syrien au poste frontière de Jdeddeh, dans son bureau où trônent le portrait de Bachar el-Assad et un buste d’Hafez. Impossible d’avancer plus loin.

A quelques kilomètres, au poste frontière libanais de Masna, des familles patientent sous le soleil de plomb qui frappe le paysage rocailleux. Beaucoup viennent de Damas et de ses banlieues, où les combats intenses depuis le 15 juillet ont fait 81 morts vendredi, selon des militants anti-régime.

«Nous sommes partis avant qu’il soit impossible de fuir. Nous avions déjà pris la route de la frontière la veille, mais il y avait tellement de voitures que nous avons dû rebrousser chemin, les bombardements étaient si violents jeudi qu’ils ont précipité les départs», explique Salwa, 48 ans, originaire de Jobar (ouest de Damas), à une demi-heure du Liban.

Une carte d’identité suffit aux Syriens pour entrer au Liban. Les formalités vont vite, le personnel de la sécurité libanaise fait preuve d’empathie. «Après l’attentat contre le bureau de la sécurité nationale, mercredi, la rumeur que des armes chimiques allaient être utilisées en rétorsion contre les civils a semé la panique», raconte Hoda, originaire de Barzé.

Ces réfugiés ont peu en commun avec ces foules démunies venues des campagnes ou des quartiers populaires de la région de Homs qui ont gagné le Liban en mars, souvent par des passages clandestins. Si des habitants des quartiers modestes fuient aussi, dans des minibus bondés, beaucoup des nouveaux arrivants appartiennent à la classe moyenne ou aisée. Où iront-ils? Chez des proches installés au Liban, dans des appartements loués.

A quelques pas, Mohammed, 65 ans, les cheveux ébouriffés, a le regard figé vers les flancs désertiques qui bordent la route de la frontière. Il raconte sa dernière nuit à Damas. Dans les ruelles de Kfar Sousseh (sud de la capitale), au pied de sa maison, de violents affrontements ont opposé rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL) et forces régulières.

«Damas se videra»

«L’armée traquait les insurgés, elle a tiré sur mon immeuble. Puis les militaires sont entrés dans le bâtiment, pour fouiller les appartements, ils ont cassé des portes d’entrée et pillé les domiciles des absents. J’avais le souffle coupé. Heureusement, leurs pas se sont éloignés», raconte l’homme, avant de monter dans une voiture luxueuse où se serre sa famille.

Aymane, étudiant en architecture, est nerveux. Il a vu des cadavres et des blessés dans les rues de Qoudsaya (banlieue proche de Damas). Le jeune homme est sorti dans la rue pour secourir les blessés, à chaque fois qu’il l’a pu. Selon lui, l’exode entamé par les Damascènes n’est qu’un début: «Plusieurs quartiers sont encerclés, les habitants ne peuvent pas sortir. Si les check points s’allègent, Damas se videra vers le Liban.»

S’ils racontent des scènes de guerre, beaucoup de réfugiés ne veulent pas parler de politique ou trancher pour un camp ou un autre. «Seul Dieu permettra une solution», esquive Kinda, 56 ans, originaire de Midane, l’un des principaux champs de bataille. Certains, refusant de s’exprimer, affirment qu’«il n’y a rien» à Damas.

Dans la mosquée de Majdal Anjar, la jeune Rim sursaute quand elle entend des pétards. «Qu’est-ce que c’est?» Des enfants qui jouent, alors que la première journée de jeûne du ramadan va toucher à sa fin. Rim n’a pas dormi depuis mardi, à cause des bombardements. «Ce qui est terrible? Ce ne sont pas seulement les pertes humaines et les destructions. C’est de basculer, tout d’un coup, d’une vie à peu près normale à un quotidien où la sécurité n’existe plus, où l’on se sent tout le temps en danger», confie sa mère, Hajjar.