Royaume-Uni

Les partisans du Brexit ne renient rien

A Skegness et Boston, dans l’est de l’Angleterre, les trois quarts des Britanniques ont voté pour le Brexit. Un an après, juste avant les législatives de jeudi, ils sont plus convaincus que jamais de leur choix, et soutiennent désormais Theresa May

Alan Newsun a oublié de mettre son dentier ce matin. Ça ne rend pas la conversation facile et il en est désolé. Sa journée était réglée comme du papier à musique: verre de jus d’orange siroté lentement au Working Men’s Club de Skegness, sa santé lui interdisant désormais la bière, steak cuit dans la caravane en début de soirée, avant de terminer au bingo à 19h30. Pas de grande conversation prévue, a priori. Et voilà qu’on l’interroge soudain sur le Brexit. Les yeux qui brillent, l’ancien maçon de 80 ans fait des efforts de prononciation pour révéler l’impensable: l’an dernier, il a voté pour rester dans l’Union européenne.

A Skegness, ville de vacances en déclin au bord de la mer sur la côte Est de l’Angleterre, qui a voté à 71% pour sortir de l’UE, cela fait de lui une exception. «J’ai toujours préféré travailler pour des entreprises européennes, et je crois que l’économie va souffrir du Brexit», témoigne le vieil homme, qui a notamment œuvré sur des chantiers en Allemagne et en Belgique. Surtout, ce vote lui a donné l’occasion de contredire sa femme, Yvonne, 77 ans, qui pense qu’il est temps «d’arrêter de se faire dicter notre conduite par Bruxelles». Les deux tourtereaux échangent un regard complice, souriant de leur désaccord.

«Il faut maintenant passer à l’acte»

Désormais, ils sont pourtant sur la même ligne politique. «Il faut que le vote de l’an dernier soit respecté, explique Alan. Les Britanniques ont voté pour le Brexit et il faut maintenant passer à l’acte.» Jeudi, pour les élections législatives, il va donc voter pour Theresa May, la première ministre sortante. «C’est la meilleure pour mener les négociations avec Bruxelles. Elle est de loin notre meilleur atout.» Un tel vote est douloureux: lui qui a soutenu les travaillistes toute sa vie passe pour la première fois aux conservateurs. Yvonne, elle aussi travailliste devant l’éternel, va faire de même.

Lire aussi: Le pari chancelant de Theresa May

Presque un an après le fatidique référendum du 23 juin 2016, quand les Britanniques ont voté pour sortir de cette Union honnie, le cœur de l’Angleterre est plus déterminé que jamais. Les Brexiters se sont renforcés dans leurs convictions, et les attentats n’y changent rien, bien au contraire. Les autres se laissent désormais entraîner. Aucun regret.

Politiquement, cela se traduit par un paradoxe. Le UKIP, le parti europhobe, s’est écroulé. Maintenant que le Brexit a été voté, sa principale raison d’être a disparu et il ne dépasse pas 4% dans les sondages. Les grands bénéficiaires sont les conservateurs. La première ministre, Theresa May, chasse ouvertement sur les terres du UKIP, jouant de la fibre nationaliste avec de grandes déclarations anti-européennes. En lançant la campagne, n’a-t-elle pas accusé «les bureaucrates de Bruxelles» de «chercher à influencer» le résultat des élections législatives?

Ce genre de posture est applaudie chaleureusement au Moon Under Water. Le pub se trouve à Boston, une petite ville à une trentaine de kilomètres de Skegness. Ici, on est fier d’être la «capitale du Brexit», avec 76% de voix pour sortir de l’UE, le record du pays. «Theresa May va dans le bon sens, elle a écouté le peuple et fait ce qu’on lui demande», applaudit John Holiday, qui va voter conservateur après des années à soutenir le UKIP.

Vague d’immigration

Dans cette ville de 65 000 habitants, une vague d’immigration d’Europe de l’Est a déferlé en quelques années. A partir de 2004, quand le Royaume-Uni a ouvert ses frontières aux nouveaux pays membres de l’UE, Polonais, Lituaniens et autres Slovaques sont arrivés en masse. Plus de 10 000 d’entre eux se sont installés, la population de la ville a fait un bond de 15%. La région est remplie d’immenses productions agricoles, nécessitant une main-d’œuvre dure à la tâche et mal payée.

«Personne ne peut faire face à une explosion de la population aussi rapide», estime Michael Cooper, le maire conservateur de Boston. Il raconte les maisons partagées à dix par les nouveaux arrivants, les écoles qui débordent, les services de santé qui peinent à suivre…

De quoi faire pester Pat et Alan Pickering, présents comme tous les mercredis, jour de marché, au Moon Under Water, leur pub de choix. «Ils ont foutu la ville en l’air», râle Alan, un ancien chauffeur routier. Les deux retraités parlent de bandes de jeunes ivres morts au centre-ville, qui urinent sur les trottoirs, se battent à coups de couteau… «Vous voyez la grille là-bas, qui bloque l’entrée sur la ruelle? Il a fallu l’installer parce que les immigrés se servaient de l’impasse comme de toilettes publiques.» Pour eux, le Brexit est une urgence. «Je veux qu’on soit sortis de l’UE demain, tempête Pat. Ça ne va pas assez vite.»

«Mes propres collègues ont voté pour que je parte!»

A quelques tables de là, Michalina Augustyna et Anna Kowalska, deux Polonaises de 24 et 26 ans, n’en peuvent plus de ces propos anti-immigration. La première est arrivée à Boston il y a cinq ans, sans parler un mot d’anglais. «J’ai trouvé un emploi en quatre jours.» Aujourd’hui, elle est fière de son anglais quasiment courant, et elle est devenue cheffe d’équipe dans une usine agroalimentaire. «J’ai 40 personnes sous mes ordres!» Les trois quarts d’entre eux ne sont pas Britanniques. Le Brexit a marqué une cassure pour elle. «Mes propres collègues ont voté pour que je parte!» Elle y pense très sérieusement d’ailleurs et se dit qu’elle pourrait utiliser son expérience pour trouver un bon emploi en Pologne.

Ces départs potentiels inquiètent sérieusement Simon Gadd. A 29 ans, l’agriculteur, représentant de la branche jeunesse du syndicat national de l’agriculture (NFU), gère l’exploitation agricole familiale à proximité de Boston. «Je ne crois pas que les Britanniques feront le travail de ramasser les fruits et légumes.» Et il avertit. «Pour l’instant, les gens à Boston sont contents du Brexit, parce que rien n’a changé. Mais ils n’ont juste pas encore réalisé ce qui les attendait.» Pour Theresa May, cela ne change rien. Malgré des sondages qui se resserrent, malgré une campagne bousculée par le terrorisme, dans ces contrées du Brexitland, elle reste la grande favorite.


La mort annoncée du UKIP

Le parti europhobe a sombré dans les sondages depuis le vote du Brexit. Le départ de son leader, le trublion controversé Nigel Farage, a accéléré sa chute

Le vote en faveur du Brexit aura-t-il été le chant du cygne du UKIP? Alors que ses idées ont triomphé, le United Kingdom Independence Party, le parti europhobe, semble avoir été presque effacé de la carte électorale britannique. Les sondages le créditent d’à peine 4% des suffrages, un effondrement après les 12,5% (3,8 millions de voix) obtenus lors des législatives de 2015.

Pour une large partie, cette chute vertigineuse fait suite au départ de son leader controversé, mais charismatique, Nigel Farage. Trublion de la politique, bateleur au sens de l’humour ravageur, il a réussi pendant une décennie à la tête de ce parti à imposer ses thèmes: l’Europe coûte cher, l’Europe est bureaucratique et dictatoriale, et surtout, l’Europe impose une immigration sans contrôle. Mais jaloux de ses prérogatives, peu enclin à partager le pouvoir, il avait fait du UKIP une organisation à ses ordres, ne laissant aucun lieutenant monter en grade. Son départ a laissé un grand vide.

Succession difficile de Nigel Farage

Sa succession a été un feuilleton qui a tourné au cirque. Le favori a d’abord été éliminé pour avoir posé sa candidature 17 minutes après l’heure limite. Dans une sombre histoire, plusieurs cadres du parti en sont venus aux mains lors d’une réunion au Parlement européen. Ensuite, une certaine Diane James a été élue… avant de démissionner 18 jours plus tard. Paul Nuttall a finalement pris la tête du parti, mais il est pour l’essentiel inconnu du grand public.

Ces bisbilles internes ont cependant un problème plus profond: maintenant que le Royaume-Uni a voté pour sortir de l’UE, le UKIP a perdu sa principale raison d’être. Il tente de se positionner comme vigie assurant que le Brexit aura bien lieu, mais Theresa May ne lui en laisse guère l’opportunité.

Car si la première ministre britannique a connu une campagne électorale médiocre, elle a réussi une chose: avaler les voix du UKIP. En tenant des propos très durs contre Bruxelles, elle a ravi l’électorat du Brexit. Le summum a été atteint le jour de la dissolution officielle du parlement, le 3 mai. A la suite des articles négatifs dans la presse allemande, et à des commentaires désobligeants de Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, elle a contre-attaqué. Sur le perron de Downing Street, elle a fait vibrer la fibre patriotique en s’en prenant aux «bureaucrates de Bruxelles» qui cherchaient à «influencer le résultat de l’élection».

Dans l’esprit de l’ancien électorat du UKIP, à l’exception des plus radicaux, il n’y a guère de doute: Theresa May mènera à bien le Brexit. Le petit parti trublion ne sert plus à grand-chose. (E. A.)

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