FRANCE

Pascal de Sutter: «Sarkozy a des complexes qu'il ne surmonte pas»

Le «casse-toi, pauv' con» suscite bien des interrogations. Décryptage avec Pascal de Sutter, spécialiste du psychisme des hommes politiques.

Tapez «Sarkozy est-il fou?» sur Google et vous obtiendrez 150000 réponses. Dont bon nombre sont effectivement des sites consacrés à la santé mentale du président français. Depuis le «casse-toi alors, pauv' con» lâché à un importun au Salon de l'agriculture, le 23 février, la psychologie du chef de l'Etat est devenue l'objet d'analyses innombrables, quoique souvent farfelues.

François Léotard, ancien ministre de droite qui vient de publier un pamphlet anti-Sarkozy (Ça va mal finir, chez Grasset), livre un bon résumé des doutes qui pèsent sur le psychisme présidentiel. Les hommes politiques ont tous leur petit grain de folie, explique-t-il au Temps, car «la recherche du pouvoir implique un ego un peu différent». Mais la «psychologie défaillante» de Nicolas Sarkozy l'inquiète: il décèle chez lui une «forme de narcissisme très forte», de l'agressivité et un «comportement infantile» qui seraient «le résultat d'une incertitude profonde sur lui-même».

Ces critiques ne sont pas isolées. Sur Internet et dans les médias, le président français est décrit comme névrosé, borderline, dépressif... mais pour le psychologue belge Pascal de Sutter, professeur à l'Université de Louvain-la-Neuve, tous ces diagnostics sont faux. Interview.

Le Temps: Avant l'élection présidentielle, vous aviez décrit Nicolas Sarkozy comme une personnalité «ambitieuse-dominante» avec une tendance «narcissique-compensatoire». Ce profil est-il encore valable aujourd'hui?

Pascal de Sutter: Je pense que oui. Nicolas Sarkozy a fondamentalement des complexes sous-jacents qu'il ne parvient pas à surmonter. Même après avoir été élu, il doit prouver à tout le monde qu'il peut faire des choses extraordinaires. Contrairement à Jacques Chirac qui est devenu beaucoup plus calme après son élection, il doit toujours en faire trop parce qu'il a besoin d'être aimé, reconnu, admiré.

- D'où viennent les complexes que vous évoquez?

- On a ri du fait qu'il ait évoqué son «enfance difficile» alors qu'il a grandi dans les quartiers bourgeois de l'ouest parisien. Mais dans ce milieu, il était le pauvre parmi les riches: son père avait plus ou moins disparu, sa mère dépendait de son oncle, on s'est beaucoup moqué de lui, de sa taille. Certes, il allait en vacances à Saint-Tropez, mais c'était dans la villa des autres. Normalement, une fonction de prestige permet de surmonter ces humiliations. Mais lui doit compenser continuellement, car même être président, ce n'est pas assez.

- Le fait d'être «narcissique-compensatoire» pose-t-il problème pour exercer ses fonctions?

- Là où c'est embêtant, c'est sur la scène internationale, où son manque de retenue risque de le faire passer pour un guignol. C'est lié à sa difficulté à la modération: avant, il avait une carotte - devenir président - qui pouvait modérer son côté excessif, bagarreur de bas de gamme. Maintenant qu'il est au sommet, il n'a plus tellement de garde-fous. Cela dit, je ne m'inquiète pas trop pour lui car il va sûrement rebondir à la faveur d'un incident, d'une crise quelconque. Le trait narcissique-compensatoire a des aspects positifs: c'est une personnalité inventive, imaginative, qui n'a pas peur de bousculer les règles établies.

- La psychologie de Nicolas Sarkozy se rapproche-t-elle de celles d'autres dirigeants?

- Churchill et de Gaulle étaient un peu dépressifs, François Mitterrand mégalomane... Je le comparerais plutôt à Napoléon, Mussolini ou au président américain Jimmy Carter.

- Nicolas Sarkozy est-il «fou», comme l'ont prétendu certains?

- Non, c'est exagéré. Ce n'est pas le diagnostic que je poserais. Etre fou, pour moi, c'est être dysfonctionnel, c'est ne plus pouvoir assumer ses fonctions. Il n'en est pas au stade où il doit être hospitalisé. En revanche, il est probable que seul un grave échec personnel, comme se faire massacrer aux élections, pourrait le guérir.

*Ces fous qui nous gouvernent, comment la psychologie permet de comprendre les hommes politiques,Pascal de Sutter, Paris, Les Arènes, 2007.

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