ITALIE

Le passé sulfureux de la loge maçonnique P2 remonte à la surface

L'ancien maître de la loge anticommuniste Propaganda 2, Licio Gelli, anime désormais une émission de télévision.

Il avait sombré dans l'oubli. Nombre de ses concitoyens pensaient qu'il avait définitivement disparu de la circulation et qu'il appartenait au passé de l'Italie. Sans doute, Silvio Berlusconi aussi voulait croire que Licio Gelli, le vieux maître vénérable de la loge maçonnique P2, était retiré des affaires et de la scène publique. Mais à l'âge de 89 ans, l'ancien admirateur de Franco, Mussolini et Peron, sort de son silence.

Mainmise sur l'information

Condamné, entre autres, à 12 ans de prison dans le cadre du scandale du krach de la banque Ambrosiano, l'ancien patron de la P2 refait spectaculairement surface en animant chaque semaine, depuis quelques semaines, une émission sur Odeon TV, une petite chaîne privée italienne. Intitulée «Venerable Italie», le programme se propose de raconter la «véritable histoire de Licio Gelli». L'officielle évoque en tout cas une organisation subversive et sulfureuse, la P2, qui dans les années 1970 avait infiltré toutes les institutions du pays, à commencer par les services secrets, l'armée et les carabiniers, et fait trembler la République avant d'être dissoute par le parlement italien.

Farouchement anticommuniste, proche de la CIA et de certains milieux d'extrême droite, la loge secrète Propaganda 2 avait recruté, selon les documents saisis par la magistrature en 1981, des centaines d'affiliés parmi lesquels des industriels, des militaires, des policiers, des journalistes ou encore des personnages du spectacle. En parallèle, Licio Gelli avait rédigé un «plan de renaissance démocratique» visant, entre autres, à affaiblir les syndicats, renforcer le pouvoir exécutif, contrôler les magistrats et les médias. En clair, à imposer un autoritarisme légal ayant comme point central la mainmise sur l'information.

Plus de trente ans après, Licio Gelli se réjouit publiquement que Silvio Berlusconi soit, selon lui, en train d'appliquer une partie de ce plan. «C'est le seul à pouvoir le faire», explique-t-il. Il faut dire que l'actuel chef du gouvernement connaît apparemment bien l'ancien maître vénérable. Lorsqu'il n'était encore qu'un entrepreneur dans le bâtiment et faisait ses premiers pas dans la communication, Silvio Berlusconi a en effet été inscrit à la loge P2. Carte 1816. Par adhésion politique? Par simple opportunisme affairiste? Les enquêtes judiciaires n'ont pas permis de savoir jusqu'à quel point tous les membres étaient au courant des projets du Vénérable et du rôle de la P2 dans l'appareil militaire et policier du pays.

Quoi qu'il en soit, Silvio Berlusconi a toujours cherché à minimiser son appartenance. «Ils m'ont envoyé la carte, mais je n'y suis jamais allé», a-t-il expliqué en substance avant de modifier un peu sa version. En 1990, l'actuel président du Conseil a malgré tout été condamné pour avoir menti en niant son adhésion à la P2 (la peine a ensuite été couverte par une amnistie). «Berlusconi a été pendant cinq ans membre de la P2», affirme aujourd'hui l'ex-grand maître qui détaille: «Il a été initié dans notre siège de via dei condotti à Rome par une cérémonie à l'épée.» Licio Gelli soutient par ailleurs «qu'il ne s'est pas inscrit pour faire carrière. Personne ne venait chez nous pour cette raison. Il voulait simplement s'opposer au communisme.»

L'intéressé n'a pas réagi, y compris aux louanges tressées par Licio Gelli à l'actuel gouvernement, qu'il trouve néanmoins trop mou sur quelques points comme la politique migratoire. «Moi, les extra-communautaires, je les mettrais dans des camps de concentration», a soutenu Gelli dont le retour, sur le petit écran, scandalise l'opposition de gauche, qui s'interroge sur les motifs d'un tel come-back. Bien qu'elle soit une créature sinistre de la Guerre froide, l'ombre de la P2 suscite encore des inquiétudes. D'autant que Licio Gelli et ses archives n'ont pas encore livré tous leurs secrets.

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