De l’identification du virus Ebola à la lutte contre le VIH, Peter Piot raconte son parcours exceptionnel

Les deux épidémies ont façonné la trajectoire de celui qui avoue n’avoir «jamais fait de plan de carrière»

«Ah oui ! Vous êtes le type du sida », lui lance, un soir d’octobre 1999, à La Havane, Fidel Castro, avant de le questionner longuement sur l’épidémie. Du début des années 1980, au Zaïre, jusqu’en 2008, quand il quitte son bureau genevois de directeur d’Onusida, la vie de Peter Piot s’est confondue avec la lutte contre le VIH.

Haute stature, barbe plus courte que celle qu’il arborait il y a quarante ans, accent d’outre-Quiévrain quand il parle français, ce médecin au sens politique aiguisé mêle simplicité bonhomme, détermination à accomplir ce qu’il faut pour changer le monde et pragmatisme. Ses idées sont progressistes, mais il a ses côtés conservateurs. Grand amateur de vin, il collectionne depuis 1980 les étiquettes de bouteilles consommées lors de repas officiels ou avec des amis. Une manie de conservation qu’il applique à ses carnets personnels, « une centaine depuis 1976 », qui l’ont aidé à écrire ses Mémoires.

Dans Une course contre la montre. Mes combats contre les virus mortels, sida et Ebola, Peter Piot explique : « C’est donc mon deuxième voyage au Zaïre qui a changé ma vie. » Il retourne en effet en octobre 1983 à Kinshasa, la capitale zaïroise, pour développer un projet de recherche sur l’infection par le VIH, sans craindre d’aller à la rencontre des populations stigmatisées. Deuxième voyage au Zaïre, car auparavant, en 1976, il y avait eu Ebola.

Deux épidémies qui ont façonné la trajectoire et révélé la personnalité de celui qui avoue n’avoir « jamais fait de plan de carrière ». Il confie : « Ce que je voulais faire, je l’ai découvert en le faisant. » Dans les années 1970, les études d’ingénieur qu’il a entamées ne lui plaisent pas. Ce Flamand qui reconnaît l’influence de la culture française se réoriente vers la médecine. La science, les gens et la société l’intéressent. Il appartient à la génération luttant pour la décolonisation et les libérations des peuples.

Mais il garde aussi le souvenir très vif du Père Damien. A Tremelo, situé à 5 km du petit bourg de Keerbergen où le jeune Peter, né en 1949, grandit, se trouve une ancienne ferme transformée en musée, où l’on célèbre le missionnaire catholique du XIXe siècle né entre ces murs. Le Père Damien s’est consacré au secours des lépreux à Hawaii jusqu’à sa mort. « C’était la seule chose à voir dans les environs », concède Peter Piot, mais il y retournait souvent. Au point de développer une vocation non pas de religieux, mais de médecin au service des populations les plus pauvres. La soif d’aventure et l’envie de sortir du périmètre limité de la Belgique feront le reste.

L’étudiant en médecine Peter Piot n’a pas écouté ses maîtres quand ils lui déconseillaient de se spécialiser dans les maladies infectieuses. Il s’est donc formé à la microbiologie, puis a travaillé comme chercheur assistant dans le laboratoire de l’Institut de mé­decine tropicale d’Anvers. Le 29 septembre 1976 parvient au laboratoire une petite bouteille isotherme bleue. A l’intérieur se trouvent deux éprouvettes contenant des échantillons sanguins prélevés sur une malade d’une épidémie mystérieuse survenue dans la région de Yambuku. C’est là, dans la province de l’Equateur située dans le nord-ouest de la RDC, que se situe l’épicentre de l’épidémie, la première due au virus Ebola. Dans des conditions de sécurité qui font rétrospectivement froid dans le dos, Peter Piot et un post-doctorant bolivien ouvrent le récipient à l’intérieur duquel l’une des éprouvettes s’est brisée.

Le jeune docteur Piot est envoyé à Yambuku. Il représente la Belgique aux côtés des grandes nations qui ont dépêché sur place leurs experts, estimant « avoir eu la chance que beaucoup de gens plus chevronnés n’aient pas voulu y aller ». Il sera l’un des codécouvreurs du virus Ebola et travaillera sur les modes de transmission de l’infection. C’est aussi lors de ce séjour qu’il est « mordu par le virus de l’Afrique » : « En travaillant et en côtoyant mes collègues africains, je me sentais chez moi. »

Après la fin de la première épidémie d’Ebola, il « absorbe comme une éponge l’épidémiologie, la biologie moléculaire, mais aussi les sciences politiques » et s’intéresse de près aux infections sexuellement transmissibles. Des acquis précieux lorsque l’épidémie due au VIH émerge lentement. En août 1992, il commence à travailler à Genève dans le cadre du Programme global sur le sida de l’Organisation mondiale de la santé. Il s’y sent « utile ».

Lorsque les Nations unies créent Onusida, en 1995, pour coordonner la lutte contre le VIH, il est choisi pour en prendre la direction. Au cours des treize années à sa tête, il a su se montrer aussi diplomate qu’iconoclaste. Il fallait savoir comment parler des personnes séropositives, des prostituées ou des usagers de drogues devant les hauts dignitaires du Parti communiste chinois ou au Vatican ; savoir convaincre les dirigeants du G7 qu’ils devaient augmenter leurs contributions pour lutter contre la pandémie. Oser faire entrer la représentante d’une association de prostituées brésiliennes au conseil d’administration d’Onusida.

Peter Piot a contribué à placer la lutte contre le sida dans l’agenda de la communauté internationale, en combattant les discriminations et en insistant pour que les personnes vivant avec le VIH aient voix au chapitre. Il reconnaît avoir eu des doutes sur la faisabilité d’un accès dans les pays en développement aux médicaments anti-VIH qui, à partir de 1996, révolutionnaient le sort des malades. « D’un côté, l’humaniste que je suis expliquait que c’était une honte que le Sud ne puisse avoir accès à ces traitements, mais l’autre moitié de mon cerveau ne voyait pas comment faire. » La réponse viendra de la mobilisation internationale et de la compétition introduite par les fabricants indiens de génériques.

En 2008, Peter Piot quitte ses fonctions à Onusida sans regret, si ce n’est celui des « querelles inutiles qui ont fait perdre tant de temps alors que des milliers de personnes mouraient du sida chaque jour ». C’est aussi le moment où il divorce, part vivre à New York et se remarie avec une anthropologue américaine, Heidi Larson, qui étudie la confiance du public dans les vaccins. Tous deux travaillent maintenant à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, dont Peter Piot est le directeur. « Pour moi, c’est une plateforme pour promouvoir la santé mondiale et je continue à beaucoup voyager et à rencontrer des personnes vivant avec le VIH. C’est ma famille. »

Au cours des treize années où il a dirigé Onusida, pour coordonner la lutte contre le VIH, il a su se montrer aussi diplomate qu’iconoclaste