Crise diplomatique

Le pasteur au coeur du féroce bras de fer entre Ankara et Washington

Accusé par Ankara d’espionnage et d’activités «terroristes», Andrew Brunson, retenu en Turquie, a reçu le soutien inconditionnel de Donald Trump. Le président courtise les chrétiens évangéliques

Qui est le pasteur évangélique Andrew Brunson, au cœur d’un vif bras de fer diplomatique entre les Etats-Unis et la Turquie? Vendredi, Ankara et Washington se sont livrés à de nouvelles menaces. Les Etats-Unis, qui exigent sa «libération immédiate», ont promis de durcir les sanctions déjà édictées, alors que la livre turque plongeait de nouveau. «La Turquie a profité des Etats-Unis pendant beaucoup d’années. Ils retiennent notre merveilleux pasteur chrétien, à qui je dois maintenant demander de représenter notre pays en tant qu’otage patriote. Nous ne paierons rien pour la libération d’un homme innocent», a tweeté jeudi soir Donald Trump.

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Depuis 1993 en Turquie

Agé de 50 ans, Andrew Brunson est originaire de Caroline du Nord. Il vit en Turquie depuis 1993, a une femme et trois enfants. Il fait partie des milliers d’individus emprisonnés lors des purges lancées après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016. Parmi eux, 20 Américains. Avant son arrestation en octobre 2016 avec son épouse Norine, il officiait à Izmir, dans l’ouest de la Turquie, dans une toute petite Eglise de la Résurrection. Il s’y était installé en 2000. 

Témoignages anonymes

Les autorités turques l’accusent d’espionnage et d’activités «terroristes». Elles lui reprochent notamment d’avoir tissé des liens avec le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, ainsi qu’avec le mouvement du prédicateur musulman Fethullah Gülen, exilé depuis 1999 en Pennsylvanie, et accusé par le président turc Recep Tayyip Erdogan d’être à l’origine de la tentative du coup d’Etat de juillet 2016. L’acte d’accusation de 62 pages, qui repose sur des témoignages anonymes, évoque notamment le fait que la recette du maklube, «le plat préféré des Gülenistes», a été retrouvée dans le téléphone portable du pasteur.

Les Etats-Unis ont refusé à quatre reprises l’extradition de Fethullah Gülen. Les Turcs démentent retenir le pasteur en «otage» pour faire pression sur ce dossier en particulier. Erdogan a toutefois laissé entendre en septembre dernier qu’Andrew Brunson pourrait être «échangé» contre Fethullah Gülen.

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Il risque 35 ans de prison

Andrew Brunson a toujours nié les accusations qui le visent. «Je n’ai rien fait contre la Turquie. Au contraire, j’aime la Turquie, je prie pour elle depuis vingt-cinq ans», a-t-il déclaré, en turc, lors de son procès, le visage rond, presque impassible, rehaussé de petites lunettes. Il risque une peine de 35 ans de prison. Le 25 juillet, il a toutefois été libéré pour raisons de santé, après plus de vingt et un mois passés derrière les barreaux. Il a été placé en résidence surveillée, un bracelet électronique accroché à la cheville. Donald Trump avait qualifié sa détention de «honte totale», alors que Norine Brunson, elle, a été libérée après treize jours. Le pasteur est défendu par l’American Center for Law and Justice.

Deux tribunaux turcs viennent de rejeter la demande de la levée de son assignation à domicile, le dernier ce vendredi. Les tensions restent vives dans ce qui est considéré comme l’une des plus graves crises diplomatiques entre les deux alliés au sein de l’Otan depuis l’invasion par Ankara de la partie nord de Chypre en 1974. 

La population américaine composée à 25% de chrétiens évangéliques

Aux Etats-Unis, les évangéliques ont très vite volé au secours du pasteur en dénonçant une «persécution religieuse». Les chrétiens évangéliques constituent plus de 25% de la population américaine. Ils sont entre 60 et 80 millions et font partie des fidèles soutiens de Donald Trump, ce qui explique l’obsession du président à défendre haut et fort le pasteur qu’il qualifie d’innocent et de «merveilleux être humain», sans se soucier d’empoisonner encore davantage les relations avec Ankara. Les élections de mi-mandat approchent et Donald Trump a plus que jamais besoin de consolider sa base. 

Le vice-président, Mike Pence, lui-même un fervent évangélique, vient de participer à une conférence de trois jours sur le thème de la liberté religieuse organisée par le Département d’Etat, lors de laquelle il a très clairement fait du dossier du pasteur emprisonné une affaire religieuse. En présence de la fille du pasteur, il a précisé qu’Andrew Brunson avait été accusé de «diviser et séparer la Turquie en propageant la foi chrétienne» et a fermement condamné le sort des chrétiens dans le pays. 

C’est l’Eglise évangélique presbytérienne (Evangelical Presbyterian Church, EPC) qui l’a envoyé en Turquie comme missionnaire. Elle remue aujourd’hui terre et ciel pour obtenir sa libération, après une première pétition adressée à la Maison-Blanche en novembre 2017. Et divulgue ses écrits depuis la prison ainsi qu’une prière à son intention. Des Eglises évangéliques appellent carrément à boycotter des voyages en Turquie. La prochaine audience du procès du pasteur est prévue le 12 octobre. Quelques semaines seulement avant les cruciales élections de mi-mandat.

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