Argentine

En Patagonie, les Indiens relancent leur lutte sans fin contre Benetton

A côté d'une propriété de Florent Pagny, un groupe indigène occupe les terres de l’entreprise italienne. Ce cycle d’occupation et de répression, qui dure depuis des années, illustre le tabou du génocide indien en Argentine

Longeant la Cordillère des Andes, la route 40 rappelle sa légendaire sœur californienne, la 66, en s’invitant dans la solitude des grandes steppes de Patagonie. Balayée par les vents, elle trace un sillon du nord au sud de l’Argentine, parmi des milliers d’hectares de terres peuplées de bétail et parsemées de pins.

Au cœur de cette immensité, une banderole colore de rouge la végétation rase, au lieu-dit Vuelta del Rio. On y lit: «Benetton, hors du territoire Mapuche.»

Cette année, le bras de fer territorial a repris entre l’entreprise italienne, plus grand propriétaire terrien d’Argentine, et les populations indigènes. Avec ses airs de David contre Goliath, l’affaire rappelle le procès médiatisé, en 2004, d’un couple mapuche face aux frères Benetton. Plus de dix années se sont écoulées entre les deux épisodes, et pourtant, les termes de l’affrontement sont les mêmes. La riposte de l’entreprise, elle, diffère.

Un cadeau au goût amer

Au cœur du Chubut, un monolithe prisé par la communauté internationale des grimpeurs s’érige dans la steppe: Piedra Parada, ou «la Pierre». Etape pittoresque des circuits touristiques, c’est aussi une partie de ce site que Benetton avait choisi de remettre en don aux communautés mapuches.

Le 11 novembre 2004, Atilio et Rosa Curiñanco étaient venus à Rome, depuis la Patagonie, régler leur litige foncier avec Luciano Benetton. La firme accusait ce couple mapuche d’usurpation depuis qu’il s’était installé sur 500 hectares de sa propriété du Chubut.

Benetton est un ennemi stratégique, en tant que millionnaire, en tant qu’Italien, et parce que les terres qu’il possède contrastent avec les zones arides où vivent aujourd’hui nos communautés

Un membre du groupe de résistance du Cushamen

Délogés manu militari du lieu où ils avaient commencé à construire et semer, ils perdirent leur procès face à la multinationale, qui réaffirma son titre de propriété. Mais pour que l’affaire n’érode pas son image, Luciano Benetton offrit 2500 hectares de ses terres de Piedra Parada aux communautés mapuches, à travers un don à l’Etat argentin. Se sentant floués, le couple et son avocat, Gustavo Macayo, affirmèrent alors: «Ce que nous voulons n’est pas une donation, mais une restitution.»

Pour comprendre ce terme clé, il faut revenir à l’origine des 900 000 hectares clôturés par Benetton à travers son entreprise Compañía de Tierras del Sud Argentino S.A. (CTSA). Rachetées en 1991 pour la production de laine, ces terres avaient été cédées par l’Etat argentin en 1889 à une entreprise anglaise, The Argentine Southern Land Company.

Historiens et avocats prétendent que ce don fut adressé à la couronne d’Angleterre pour la remercier d’avoir financé «la Conquête du désert». Cette campagne militaire menée par l’Etat argentin incorpora, entre 1879 et 1881, les terres australes de Patagonie au territoire national, au prix d’un génocide des peuples indigènes mapuches et tehuelches.

Au-delà de cette histoire sanglante, le territoire racheté par les Benetton aurait une origine frauduleuse, car «la législation en place interdisait la donation de superficies au-delà de 625 hectares», détaille l’avocat Gustavo Macayo. Un siècle plus tard, Atilio et Rosa, parmi nombre de descendants des victimes du génocide, réclament la restitution de ces terres.

De Benetton à Florent Pagny

A Piedra Parada en tout cas, pas une communauté mapuche ne s’est pressée pour saisir le «cadeau» de Benetton. Une étude réalisée par la province conclut en effet à la pauvreté de ces terres arides. Pourtant, un propriétaire bien connu en France a su en tirer parti.

A 1 km de «la Pierre», un chemin s’ouvre à travers la steppe sur la propriété du chanteur Florent Pagny. Un employé d’origine mapuche y travaille en solitaire. Après 20 années de labeur chez les Italiens, l’homme a saisi la balle au bond en 2012 en apprenant que le Français rachetait une partie de ce territoire «que Benetton n’avait jamais su exploiter», témoigne-t-il.

Parmi ses rares voisins, les Moncada vivent en lisière de la rivière Chubut depuis plusieurs générations. Ils connaissent bien Florent Pagny: «Ah le Français! Oui, il vient souvent prendre le maté à la maison, expliquent-ils. Il cultive la luzerne. En moyenne, on fait au mieux deux coupes par an, mais lui, va jusqu’à quatre. Il a beaucoup d’engins agricoles, il a beaucoup investi. La terre est très difficile à travailler ici, sauf pour celui qui a les moyens.»

Ah le Français! Oui, il vient souvent prendre le maté à la maison. Il cultive la luzerne

A défaut de luzerne et de tracteurs, ce sont une centaine de poules qui galopent aujourd’hui autour de la maison d’Atilio et Rosa, annoncée 170 kilomètres plus loin par une banderole «Communauté Santa Rosa Leleque, territoire mapuche récupéré. Nous sommes toujours vivants et nous résistons».

Après avoir perdu son procès contre Benetton, le couple a décidé de revenir s’y installer en 2007. La loi d’urgence 26 170 en matière de possession et de propriété des terres* les protège de toute nouvelle expulsion, par leur statut juridique de communauté autochtone. Cependant, s’inquiète leur dernier avocat Fernando Kosowsky, «cette loi traduit la reconnaissance par l’Etat argentin de son incapacité à délimiter les territoires autochtones sur son territoire. Par définition, elle est limitée dans le temps. En novembre 2017, le congrès de la nation décidera si elle est prorogée ou non. Or la sentence d’expulsion concernant Atilio et Rosa est toujours en vigueur.»

Des résistants cagoulés

Balayant ces inquiétudes, c’est par une fête qu’Atilio et Rosa décident de marquer en février dernier les 10 années de leur retour. Pourtant, les militants habituels ne sont pas au rendez-vous, les relais médiatiques non plus. Une autre cause mobilise en effet la région depuis un mois.

A une trentaine kilomètres de leur maison, un groupe baptisé «Lof en Résistance du Cushamen» («Lof» étant un terme indien qui désigne une communauté indigène), occupe un terrain appartenant aussi à Benetton. Depuis une guérite chétive, c’est avec un certain émoi que les porte-parole de la communauté, de jeunes hommes cagoulés, puis des femmes et des enfants, s’expriment.

 Une semaine plus tôt, le 9 février, les forces de l’ordre – 21 véhicules de gendarmerie et de police, drones, hélicoptères, cavalerie – ont violemment réprimé la vingtaine de personnes alors présentes. «Benetton est un ennemi stratégique, en tant que millionnaire, en tant qu’Italien, et parce que les terres qu’il possède contrastent avec les zones arides où vivent aujourd’hui nos communautés», déroule un représentant, dont le discours ciselé prend par moments des accents zapatistes.

Comme ses camarades, il n’a qu’une vingtaine d’années et souhaite rompre, par ce retour à la terre, avec un quotidien de précarité dans les zones reléguées des centres urbains où ils vivent.

L’entreprise Benetton, discrète dans l’affaire, n’en est pas moins actrice. «L’infanterie de police intervient avec des véhicules sans immatriculation et des employés de l’entreprise», affirme le défenseur public et avocat Fernando Radziwiloswky, avant de continuer: «En réalité, l’objectif de Benetton est de les déloger. Mais comme la revendication du groupe comme peuple autochtone les indispose, ils utilisent l’arme juridique de criminalisation.»

La question de fond est celle de la terre, et nous n’avons jamais pu l’évoquer,

De fait, cinq membres de la communauté ont été inculpés. La loi antiterroriste a été invoquée contre l’un d’eux, Maximiliano Facundo Jones. Pour éviter cette «persécution politique et judiciaire permanente, nous avons décidé de nous couvrir le visage», expliquent les militants.

Méthode à double tranchant, car l’image de ces jeunes hommes cagoulés est systématiquement associée à une organisation dangereuse. Ce que Benetton s’emploie à souligner par une stratégie de communication bien rodée, adressant un dossier de presse ficelé à tout journaliste la sollicitant. Il est signé depuis Buenos Aires par l’agence JeffreyGroup, «experte en marketing et communication d’entreprise en Amérique Latine».

Le génocide, un tabou national

Comment sortir de ce cycle d’occupation et de répression qui dure depuis des années? «La question de fond est celle de la terre, et nous n’avons jamais pu l’évoquer, martèle Maximiliano Jones Huala, figure emblématique du mouvement indigène. Dès le début de la récupération, nous avons démontré notre volonté d’engager un dialogue politique. Nous ne voulons pas que cette histoire soit traitée en pénal, il faut d’urgence une solution politique.»

Mais maintes étapes sont à construire pour instaurer ce dialogue entre l’Etat et les communautés mapuches, sur la base de la réparation d’un génocide qui est encore un véritable tabou national. A ce jour, aucun juge n’a considéré l’origine prétendument frauduleuse des terres acquises par Benetton comme un argument légitime pour la défense des communautés.

La portée d’un procès en ces termes supposerait de poser à plat les intérêts en jeu dans l’accaparement territorial. Et depuis son élection en décembre 2015, le Président de centre droit Mauricio Macri n’a cessé d’adresser des signaux favorables aux investisseurs qui lorgnent sur les surfaces agricoles du pays. En août 2016, il a assoupli les restrictions** que le gouvernement précédent avait posées afin de freiner la mainmise croissante des espaces ruraux par des propriétaires étrangers.

Dans la province du Rio Negro, le gouverneur a modifié la législation foncière, permettant l’achat de terres à des fins non plus seulement agricoles et pastorales mais aussi d’exploitation minière, touristique, énergétique, industrielle.

Ce n’est pas un détail: le groupe Benetton n’est pas seulement exploitant agricole, mais aussi actionnaire d’une corporation minière, Minsud, avec 80 000 hectares de concessions dans toute l’Argentine.


* La loi nationale 21 160, «De emergencia en materia de posesión y propiedad de comunidades indígenas», votée en 2006, freine les expulsions et ordonne à l’Institut national des affaires indigènes (INAI), la réalisation d’un relevé des territoires où vivent les communautés indigènes.

** La «Ley de Tierras» mise en place par le gouvernement Kirchner en 2011 limite à 15% l’achat de terres par des propriétaires étrangers, aux différentes échelles du territoire argentin.

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