Dimanche soir à la préfecture de la région Rhône-Alpes, à Lyon. Les militants, de tous bords, n'arrivent pas à y croire. Le choix du président de la deuxième région française – une superficie égale à celle de la Suisse, une population de 5,5 millions d'habitants – est entre les mains de deux hommes: un chasseur de l'Ardèche et... un «indépendantiste savoisien». Surréaliste! La gauche a bien progressé, comme prévu. La droite a reculé, sans s'effondrer, ce qui l'était moins. Le Front national avec 35 sièges a pour moitié réussi son pari, en ne gagnant que cinq sièges supplémentaires sur la dizaine escomptée. Résultat: égalité parfaite entre gauche et droite, 60 élus chacune. Le Front national ayant annoncé son intention de ne pas choisir entre la peste – Charles Millon, président sortant, pour la droite – et le choléra – le socialiste Jean Jack Queyranne –, les deux groupes devront se départager en s'attirant les bonnes grâces des deux élus imprévus. Au siège de la région, la droite, convaincue de leurs ralliements, sable le champagne: «C'est farfelu», s'exclame, radieux, un supporter du président sortant.

Un ancien du PC...

«Farfelu». Le mot est malheureux. Car lundi matin, dans sa maison au bord du lac d'Annecy, Patrice Abeille l'a bien en tête. C'est lui, l'élu «savoisien». Lui «le chef du gouvernement provisoire de Savoie», installé à Genève depuis son autoproclamation il y a quatre ans. Lui, le secrétaire général de la Ligue savoisienne, un mouvement que Charles Millon avait traité de... «farfelu». C'est ce qui lui revient en mémoire lorsqu'on l'interroge sur son choix vendredi prochain, pour l'élection du futur président: «C'est aux prétendants de dire ce qu'ils proposent. Jean Jack Queyranne n'a jamais rien dit sur moi. Charles Millon nous a traités de «farfelus». Ce n'est pas bien pour quelqu'un qui veut rester président de toute une région.»

Alors que les renseignements généraux donnaient la Ligue savoisienne affaiblie, elle a recueilli 11 411 voix en Haute-Savoie, et donc un élu. S'il n'y avait pas eu dissidence en Savoie, les «Savoisiens» auraient pu doubler la mise dans le second département de l'Etat qu'ils réclament.

Mais qui sont ces militants? Des agriculteurs, des petits patrons. «Des Savoyards heureux de vivre dans leurs montagnes et qui ont conscience de la richesse de leur pays.» Economiquement, «on n'a pas besoin de la France avec nos ressources touristiques et nos équipements. Elle n'est là que pour ponctionner nos impôts qu'elle dirige vers d'autres régions. Qu'elle nous rende notre souveraineté», résumait dans une envolée populiste un militant lors de la Fête nationale de Savoie, en février. Avec son passé militant et le «farfelu» qui a du mal à passer, Patrice Abeille n'est donc pas aussi acquis à Charles Millon que la droite l'espérait.

Reste le chasseur ardéchois. Pareil. Certes il déteste les écologistes de la gauche plurielle: ils veulent l'empêcher de tirer le ramier en juin sur ses collines. Mais chez lui on est socialiste par nature et tradition. Il est d'ailleurs élu divers gauche dans sa commune. Résultat: s'il arrivait que vendredi l'égalité parfaite se retrouve lors du choix du président, c'est Jean Jack Queyranne qui sera élu. Au bénéfice de l'âge. Le socialiste est né en novembre 45, dix jours plus tôt que le président sortant!

Danger pour Charles Millon

Charles Millon a compris le danger. Lundi, il s'est énervé contre ceux qui l'interrogeaient sur son attitude s'il advenait que le FN vote pour lui: «Mon passé montre que je n'ai pas à me justifier vis-à-vis du Front. J'accepterai les voix de tous ceux qui adhèrent à mon projet.» Son projet, il venait de le représenter, en commençant par son engagement à «ne pas augmenter la fiscalité, voire à la diminuer». Est ce farfelu de relever que c'est là, exactement la première condition mise par le FN pour voler au secours des présidents de droite en péril?