Quelle image retenir? Celle de la légende de Gandhi, omniprésente à Ahmedabad, la capitale de l’Etat du Gujarat, dans le nord-ouest de l’Inde? Le Mahatma était un fils du pays (il est né sur la côte gujaratie). Alors, forcément, la silhouette ascétique du père fondateur de l’Inde moderne s’étale sur les murs de la cité ou trône – coulée dans le bronze – aux carrefours. La célébration du héros demeure ardente. Au Gandhi Ashram, au bord de la rivière Sabarmati, il y a affluence les jours de congé. On vient en famille visiter ce laboratoire spirituel et politique d’où le Mahatma lança ses campagnes contre l’occupant britannique. Et partout, des inscriptions à la gloire de la fraternité universelle.

Puis, il y a cette autre image. La face sombre d’Ahmedabad. Salim Hussein raconte ses souvenirs de pogroms. Agé d’une quarantaine d’années, ce musulman joufflu porte une moustache soignée. «La colère restera en moi toute ma vie, je ne pourrai jamais oublier», dit-il en faisant la moue. Salim Hussein est un rescapé des émeutes anti-musulmanes qui ont embrasé le Gujarat début 2002, faisant entre 1000 et 2000 morts dans cet Etat de 60 millions d’habitants, dont 10% sont musulmans. La haine vengeresse de la communauté majoritaire hindoue fut déclenchée au lendemain de l’attaque d’un train par des musulmans où 58 hindous avaient été tués. Œil pour œil. Dent pour dent. L’Inde renouait avec ses vieux démons, les violences confessionnelles qui avaient déjà accompagné sa naissance, en 1947, sur les ruines sanglantes de l’Empire britannique des Indes.

Salim Hussein habite Naroda Patiya, un ghetto musulman situé en lisière d’Ahmedabad. C’est là que fut commise l’une des plus grandes tueries lors de la flambée de violences de 2002: 95 morts dans cette seule enclave où vivaient un millier de familles. «Les émeutiers hindous sont arrivés ici armés de couteaux, de pistolets, de bombes incendiaires, se souvient Salim Hussein. Ils ont assassiné, violé, tout brûlé sur leur passage. La police était à l’évidence complice.» Salim en a réchappé, mais sa nièce et ses deux enfants ont péri brûlés. «Je ne pourrai jamais oublier», répète-t-il.

Entre l’icône de Gandhi et les stigmates de Naroda Patiya surgit une troisième image, celle du portrait du patron politique du Gujarat. Il s’appelle Narendra Modi. Léger embonpoint, barbe blanche et kurta (tunique indienne) à couleur variable, assortie d’une écharpe safran – symbole du nationalisme hindou –, Narendra Modi, 62 ans, attire les projecteurs à double titre. Il était déjà premier ministre (chief minister) de l’Etat du Gujerat au moment de la tragédie de 2002, et la question de sa responsabilité politique, voire pénale, est clairement posée. Pourquoi sa police ne s’est-elle pas interposée pour protéger les quartiers musulmans attaqués?

Mais tout autant que son passé, c’est son avenir qui alimente la chronique. Narendra Modi est en effet l’homme qui monte en Inde. Exploitant habilement les performances économiques du Gujarat, l’un des Etats à la croissance la plus rapide de la fédération, il séduit de plus en plus les classes moyennes et les milieux d’affaires en quête d’un dirigeant fort incarnant «l’Inde qui marche». A l’heure de la disgrâce du Parti du Congrès (centre gauche), au pouvoir à New Delhi, englué dans les affaires de corruption et affaibli par une politique des réformes pour le moins brouillonne, l’aura de Narendra Modi s’étoffe. D’autant qu’il vient de remporter une victoire écrasante lors des élections régionales. Il pourrait fort bien porter les couleurs de son parti – le Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou, au pouvoir entre 1998-2004) – lors des élections législatives du printemps 2014, ce qui en ferait un potentiel premier ministre de l’Inde.

En tout état de cause, Narendra Modi est un phénomène politique en soi. Son ombre portée pèse lourdement sur la vie publique indienne. Et surtout sur la manière dont l’Inde est perçue à l’étranger. Le patron du Gujarat incarne un véritable dilemme, celui qui oppose morale politique et efficacité économique. Il est issu d’une extrême droite nationaliste hindoue qui a profondément blessé – surtout dans les années 1990 – les valeurs de la démocratie et l’héritage multiconfessionnel légués par les pères fondateurs, Gandhi et Nehru. Les violences perpétrées en 2002 sont le point d’aboutissement d’un travail d’infusion de l’idéologie de l’hindutva – qui pose que l’Inde est existentiellement hindoue en dépit de la présence de minorités religieuses (musulmans, chrétiens, sikhs…) représentant 20% de la population – entamé de longue date. «Le Gujarat est devenu, à partir du début des années 1990, une sorte de laboratoire de l’hindutva, explique Shabnam Hashmi, fondatrice du groupe associatif Act Now for Harmony and Democracy (Anhad). Il a largement contribué à empoisonner les esprits.»

Quand les tueries de 2002 éclatent, Narendra Modi est à la tête du Gujarat depuis moins d’un an. Sa passivité face au déchaînement de la haine meurtrière anti-musulmane, que ses adversaires assimilent à de la complicité objective, n’en finit pas d’entacher son bilan – et ce bien qu’aucune des poursuites judiciaires le visant personnellement n’ait abouti. Dix ans après les événements, la majorité hindoue du Gujarat ne lui tient pas rigueur du rôle qu’il a joué en coulisses à l’époque. «Les émeutes de 2002 ont rétabli une sorte de fierté des hindous, car les musulmans avaient souvent pris l’ascendant dans les accès de violences précédents», souligne Mukul Thakar, journaliste au quotidien Economic Times.

Narendra Modi est donc un symptôme. Il est d’abord le produit d’une forme d’anxiété identitaire de la majorité hindoue du Gujarat, exaspérée à l’époque par la politique du Parti du Congrès, jugée pro-musulmane. Après 2002, il consolide son assise personnelle en jouant sur ces peurs communautaires. Il le fait si bien que son autorité devient vite sans limites. Les abus de pouvoir se multiplient. Jusqu’en 2006, des assassinats de jeunes musulmans, déguisés en escarmouches entre policiers et prétendus «terroristes», sont monnaie courante. Ils servent à imposer Modi en «chef antiterroriste», posture très populaire. Mais des enquêtes menées par une poignée de policiers courageux – sanctionnés par la suite – ont permis d’établir que la plupart de ces escarmouches étaient fictives et que les victimes liquidées n’avaient nul passé djihadiste. Au fil du temps, la dérive «autocratique» – selon le mot du journaliste Ajay Umat, du quotidien Times of India – se révèle au grand jour, au point de lui aliéner nombre de ses soutiens historiques.

Mais voilà, en dépit de sa part d’ombre, Narendra Modi croit plus que jamais en son étoile, et beaucoup d’Indiens avec lui. Son génie, c’est d’avoir su réinventer son personnage à travers la célébration des succès économiques du Gujarat, mise en scène qui a – partiellement – fait oublier son trouble passé. Le fait est incontestable: le Gujarat affiche des taux de croissance oscillant entre 8% et 10%, et l’administration locale fait bon accueil aux investisseurs, nationaux comme étrangers. Son modèle d’efficacité économique offre un brutal contraste avec la corruption et l’horreur bureaucratique observées ailleurs en Inde. Narendra Modi a d’ailleurs quasiment cessé de se comparer avec cette «autre Inde». Il rêve d’horizons plus vastes. «A ses yeux, le Gujarat se compare avec les «tigres» d’Extrême-Orient», décode l’économiste Indira Hirway, directrice du Centre for Development Alternatives.

Mais Narendra Modi n’en fait-il pas un peu trop? Des voix commencent à s’élever, y compris chez ses partisans, pour s’irriter de la manière dont il glorifie son bilan par la grâce d’une habile politique de communication. «Le Gujarat est une région d’entrepreneurs depuis des siècles, nuance Bhagyesh Soneji, directrice de la Chambre de commerce et d’industrie du Gujarat. Le Gujarati a le sens des affaires dans le sang. Nous avons toujours été à l’avant-garde de la croissance indienne. Il n’y a rien de nouveau à ce niveau-là. Le grand apport de Modi, c’est de l’avoir fait savoir, c’est d’avoir lancé sur le marché la «marque» Gujarat. Il a placé le Gujarat sur la carte du monde.» L’économiste Sebastian Morris, professeur à l’Indian Institute of Management d’Ahmedabad, donne une version un peu différente: «L’administration a toujours été ici plus ou moins contrôlée par les hommes d’affaires. Cette réalité historique a perduré sous Modi.»

On comprend que le patron du Gujarat ait loué les services d’une entreprise américaine de relations publiques afin de réinventer son image. Il lui fallait impérativement sortir du label infamant de «tueur de musulmans». Le paria Modi polit son profil, en gomme les aspérités, quitte à fâcher certaines sections de sa famille d’origine, l’extrême droite hindoue. Et dans cette œuvre de réhabilitation, l’Occident joue son rôle, tout à l’affût qu’il est de nouvelles plateformes manufacturières susceptibles de compléter, voire de remplacer, l’atelier chinois.

Les lignes bougent. Après les hommes d’affaires européens ou américains, ce sont les diplomates qui sacrifient au déplacement à Ahmedabad, le dernier chic indien. L’ambassadeur britannique en Inde, James Bevan, y a rencontré Narendra Modi en octobre après dix années de boycottage, une sanction que les ambassades de l’Union européenne avaient adoptée de concert au lendemain des tueries de 2002. Quand on se souvient que Narendra Modi était également persona non grata sur le sol américain, on mesure le chemin parcouru. L’Occident commence à courtiser un éventuel futur premier ministre de l’Inde émergente. Le fameux dilemme du Gujarat va être tranché. Ce sera la prime à l’efficacité économique. La morale politique, elle, ne suscite plus que des soupirs agacés.

Sa passivité face à la haine meurtrière anti-musulmane en 2002 entache son bilan

Son grand apport, c’est d’avoir lancé sur le marché la «marque» Gujarat