Le président camerounais Paul Biya, 86 ans, qui a atterri à Genève dimanche dernier, est un hôte de plus en plus encombrant. La faute, entre autres, à son service de sécurité aux méthodes brutales. Après avoir affronté mardi des manifestants qui avaient investi le hall de l’hôtel Intercontinental à Genève, où le vieux chef d’Etat est un habitué, les gardes du corps ont agressé mercredi un journaliste de la RTS. Ce dernier couvrait une action d’une dizaine d’activistes camerounais qui protestaient devant l’Intercontinental contre le règne sans fin du président Biya ainsi que ses innombrables séjours dans le palace depuis son arrivée au pouvoir en 1982.

Ces militants anti-Biya, des membres de la diaspora camerounaise qui filment leurs faits et gestes pour les diffuser sur les réseaux sociaux, annoncent une grande manifestation ce samedi à Genève. «Nous attendons 5000 personnes venues de plusieurs pays d’Europe», dit un représentant de la brigade anti-sardinard, en référence, explique un autre activiste, aux boîtes de sardines distribuées aux électeurs camerounais pour les encourager à se rendre aux urnes. Paul Biya a été réélu en octobre dernier pour un septième mandat. Son principal concurrent, Maurice Kamto, qui s’était proclamé vainqueur et avait dénoncé des fraudes, est derrière les barreaux.

Manifestations à risques

L’afflux annoncé de manifestants anti-Biya inquiète les autorités genevoises. D’autant que les soutiens du président, via l’ambassade camerounaise à Berne, ont eux aussi appelé à un rassemblement concurrent ce samedi. Les deux manifestations devraient être autorisées, à condition que les organisateurs respectifs acceptent les mesures de sécurité de la police genevoise. Celle-ci est également présente autour de l’hôtel Intercontinental.

Deux policiers ont assisté à l’agression du journaliste de la RTS sans toutefois intervenir, alors que les faits se sont produits sur la voie publique, pointe l’association Reporters sans frontières, dans un communiqué. «Les violences se sont déroulées très rapidement et les agents étaient affectés à la protection du bâtiment. Ils auraient difficilement pu intervenir face à la douzaine de présumés gardes du corps camerounais», répond-on à la police genevoise. Celle-ci a ensuite négocié la reddition des affaires du journaliste qui lui avaient été dérobées.

Le journaliste agressé a porté plainte. «Il faut maintenant que cette plainte soit instruite, plaide Denis Masmejan, le secrétaire général de RSF-Suisse. Le téléphone portable du journaliste a pu être manipulé, ce qui mettrait en danger ses sources. Les faits doivent être établis, même si les agresseurs ont peut-être quitté la Suisse ou bénéficient éventuellement de l’immunité diplomatique. Les attaques contre les journalistes ne sont pas tolérables.»

Selon la RTS, la Suisse a protesté auprès des autorités camerounaises mais marche sur un fil, car elle a reçu un mandat de médiatrice dans le conflit qui oppose le gouvernement camerounais aux séparatistes anglophones. Les diplomates suisses, assistés par le Centre du dialogue humanitaire, une ONG genevoise, espéraient réunir en toute discrétion des représentants rebelles cette semaine dans une station valaisanne.

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La réunion a bien eu lieu, mais pour la discrétion, c’était raté. L’arrivée du président Paul Biya a attiré les regards vers la Suisse. D’autant que la presse pro-gouvernementale camerounaise assurait que la raison du énième séjour présidentiel en Suisse était ces «négociations de paix». Le DFAE assure que les deux choses ne sont pas liées et que les discussions n’en sont qu’à un stade préliminaire. Tout en accueillant Paul Biya et ses gardes du corps, la Suisse doit continuer d’être considérée comme neutre par les rebelles et le gouvernement. Un exercice d’équilibriste.