Birmanie

Paul Seger: «Aung San Suu Kyi reste la meilleure option pour une transition vers la démocratie»

Ambassadeur de Suisse installé à Rangoun, Paul Seger reconnaît que la lauréate du Prix Nobel de la paix 1991 aurait pu montrer plus de compassion envers les Rohingyas. Mais il souligne néanmoins son courage politique dans un contexte interne difficile

Face à la crise des Rohingyas dont près d’un demi-million ont fui l’Etat de Rakhine en Birmanie pour s’installer dans des camps dans le Bangladesh voisin, l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan s’active. Vendredi, il s’est exprimé devant le Conseil de sécurité à New York, exhortant les grandes puissances à faire pression sur le gouvernement de Rangoun pour que les réfugiés rohingyas puissent revenir dans l'Etat de Rakhine. Ambassadeur de Suisse depuis octobre 2015 en Birmanie, Paul Seger livre son analyse.

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Le Temps: Les récits des graves violations des droits de l’homme envers la minorité musulmane des Rohingyas commises dans l’Etat de Rakhine se multiplient. Votre sentiment?

Paul Seger: Nous avons récemment été invités dans l’Etat de Rakhine par Aung San Suu Kyi qui voulait nous montrer que les Rohingyas n’ont pas tous quitté l’Etat pour le Bangladesh et qu’ils ne sont pas les seules victimes. Des hindouistes et d’autres minorités ethniques le sont également.

Qu’avez-vous vu sur place?

Nous avons visité neuf villes et villages, parlé à la population avec des interprètes du gouvernement. Nous avons une vue assez partielle de la situation. En survolant le territoire, nous avons toutefois pu constater que beaucoup de villages ont été effectivement brûlés et que de vastes portions de territoire sont désertes. Les gens nous l’ont dit: l’exil de nombreux Rohingyas pose un vrai problème d’approvisionnement. Il n’y a plus assez de monde pour récolter le riz par exemple. Le risque de pénurie alimentaire est manifeste et il faudra clairement augmenter l’aide humanitaire pour le contenir.

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Que fait la Suisse?

Nous nous efforçons d’alléger la situation humanitaire des deux côtés de la frontière. La Suisse a déjà augmenté son aide au Bangladesh de 1,8 million de francs. Elle apporte une aide de 4,5 millions à l’Etat de Rakhine. Nous continuons par ailleurs à soutenir plusieurs organisations locales et les modérés de part et d’autre par un dialogue intercommunautaire et interconfessionnel. Le but est d’éviter que les extrémistes prennent le dessus. Nous organisons enfin des visites en Suisse avec des Birmans de confessions musulmane et bouddhiste. Nous tentons de les sensibiliser au vivre-ensemble dans un système fédéral qui permet à différentes cultures, religions et mentalités de s’entendre.

La Suisse juge nécessaire de traduire en justice les auteurs de graves violations des droits de l’homme. Que préconise-t-elle dans le cas présent?

Nous avons insisté récemment au Conseil des droits de l’homme pour que soit instituée une commission d’établissement des faits. Il est indispensable de faire toute la lumière sur les accusations de graves violations des droits de l’homme et des Conventions de Genève, et de traduire en justice leurs responsables. Sans cela, il est impossible de créer un avenir commun pour les Birmans. Mais nous ne pouvons pas évaluer la possibilité de crimes contre l’humanité avant l’établissement des faits. La Suisse a un rôle particulier à jouer. Nous défendons et expliquons à l’armée birmane les valeurs incarnées dans les droits de l’homme, le droit humanitaire et les Conventions de Genève. Sans changement de culture et de mentalité au sein de l’armée, aucun changement ne sera possible.

Vous le constatez vous-même, Aung San Suu Kyi fait l’objet d’un torrent de critiques au vitriol à l’étranger. A-t-elle trahi sa propre cause en tant que Prix Nobel de la paix?

Elle aurait dû montrer de la compassion envers les Rohingyas, mais elle reconnaît le besoin d’affronter les vrais problèmes. Je n’essaie pas de la défendre, mais il convient de souligner certains points. De son propre chef, elle a pris l’initiative en septembre 2016 de créer une commission présidée par l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan pour émettre des recommandations aux autorités birmanes afin de trouver des solutions politiques durables pour l’Etat de Rakhine. Ce ne fut pas une décision facile. Elle lui a coûté un grand capital politique. Dans le pays, pour des raisons historiques et culturelles, la région de Rakhine et les Rohingyas ne sont pas populaires du tout. Elle a eu le courage politique de lever la voix.

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Que dites-vous à ceux qui estiment qu’elle aurait dû se rebeller et quitter ses fonctions en guise de protestation?

Aung San Suu Kyi a été élue avec plus de 70% des votes. Elle continue d’avoir un fort soutien de la population. Même son approche de la question des Rohingyas suscite l’adhésion populaire. Je comprends absolument l’indignation que peuvent provoquer les images de réfugiés fuyant vers le Bangladesh. Cela ne laisse personne indifférent. Mais si on veut trouver une solution à la crise, l’émotion n’est pas toujours bonne conseillère. Il faut la dépasser. Car personne n’a intérêt à ce que les Rohingyas soient bloqués dans un no man’s land pendant des années. Dans un Etat qu’on espère en transition vers la démocratie, Aung San Suu Kyi reste notre meilleure option. Il n’y a pas d’autre alternative dans un pays où l’armée continue de jouer un rôle absolument central. L’Occident doit calibrer sa réponse car nous ne sommes pas dans un vide politique. La situation politique intérieure reste très difficile. Si nous sommes trop dans la confrontation, la Birmanie va se tourner vers la Chine. Est-ce vraiment dans notre intérêt? Aujourd’hui, le meilleur moyen de sortir de l’impasse, ce sont les recommandations émises par Kofi Annan, pour autant que le gouvernement les mette en œuvre.

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