Il fait partie des très rares diplomates biélorusses à avoir rallié le camp de la contestation contre Alexandre Loukachenko. De 2016 jusqu’en juin dernier, Pavel Matsukevich a représenté son pays en tant que chargé d’affaires à l’ambassade de Biélorussie à Berne. Ce lundi, il devait prendre un nouveau poste au Ministère des affaires étrangères à Minsk. Mais dimanche, ce fonctionnaire âgé de 40 ans a publié un appel sur Facebook: cinq lignes qui ont fait basculer son destin, dans lesquelles il qualifie le président de «menace pour la sécurité nationale» et appelle à son départ.

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Le Temps: Qu’est-ce qui vous a poussé à dire publiquement votre rejet du président?

Pavel Matsukevich: Ses prises de position ne sont pour moi plus acceptables. Notre population rejette visiblement le résultat de l’élection, et c’est un point important, car la majorité des Biélorusses avaient accepté les élections précédentes. Aujourd’hui, des milliers de gens descendent dans les rues de toutes les villes du pays pour manifester pacifiquement. Et qu’a fait le chef de l’Etat? Il a ignoré la population, il a réprimé très violemment les manifestants et il y a même eu des morts. A mes yeux, aucun poste ne doit coûter une vie. Il est inacceptable que le président soit prêt à employer tous les moyens pour conserver le pouvoir.

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Est-ce pour cela que vous avez décrit Alexandre Loukachenko comme une «menace à la sécurité nationale»?

Nous avons toujours été fiers de vivre en paix, de faire cohabiter différentes confessions et de régler nos différends par des moyens pacifiques. Or nous voyons à présent la violence dans nos rues, les morts, les disparus, les détenus. Le président se dit aussi prêt à demander de l’aide à l’étranger [il a demandé ce week-end l’assistance de la Russie, ndlr]. Or je suis opposé à toute ingérence, car nous sommes capables de résoudre cette situation par nous-mêmes. Enfin, les pays occidentaux pourraient à nouveau nous imposer des sanctions. Or cela signifie que tous les progrès que nous avons faits – notamment en matière de démocratie et de liens avec l’Occident – auront été en vain.

Comment ont réagi vos connaissances en lisant votre message?

J’ai été surpris par les nombreuses réactions de soutien, j’en ai reçu des centaines. Cela me rend fier de ces Biélorusses qui, malgré la peur, descendent dans les rues pacifiquement tout en sachant que la menace de violence existe.

Nous sommes arrivés à un moment où il faut prendre une décision d’ordre moral

Pavel Matsukevich

Vous êtes diplomate, fonctionnaire d’Etat. N’avez-vous pas peur pour votre sécurité et votre avenir?

Je suis un être humain normal, et j’ai bien sûr peur. Mais il n’est plus temps de se taire. Nous sommes arrivés à un moment où il faut prendre une décision d’ordre moral. En tant que diplomates, nous représentons les intérêts de l’Etat, mais j’ai toujours travaillé pour mon pays. Désormais, j’ai honte de voir ce que fait l’Etat, en particulier devant mes amis suisses qui croyaient en la Biélorussie, qui nous soutenaient et qui ont créé le groupe d’amitié parlementaire Suisse-Biélorussie en 2017.

La majorité de vos collègues du ministère partagent-ils votre avis?

Je l’espère. Il semble que seules la police et la commission électorale aient voté pour Loukachenko – j’exagère à peine –, et même les grandes entreprises, qui pourtant appartiennent pour la plupart à l’Etat, manifestent contre le président.

Alexandre Loukachenko a justement visité lundi plusieurs entreprises sous les huées des employés. Il a affirmé qu’il n’y aurait une nouvelle élection que s’il était tué. Cela préfigure-t-il un nouveau recours à la force?

Tout est possible, comme nous l’avons vu ces derniers jours. Pour l’instant, seuls les employés des ministères n’ont pas manifesté. Je sais qu’il y a eu plusieurs démissions, mais ce n’est pas encore un phénomène de grande ampleur. Si les fonctionnaires de ces ministères venaient à protester, il ne resterait au pouvoir que la troupe. Mais comment réprimer lorsque près de 100 000 personnes manifestent, comme ce dimanche? Je ne peux pas imaginer qu’on tire sur tant de gens.

Y a-t-il des degrés de loyauté différents entre l’armée et les services de sécurité comme le KGB?

Je ne le sais pas. En fin de compte, tous sont des compatriotes. Certains resteront auprès du chef de l’Etat jusqu’au dernier moment. Mais j’espère que la plupart verront qu’il ne bénéficie plus du soutien populaire.

Si l’Union européenne impose des sanctions, c’est la population qui en souffrira

Pavel Matsukevich

Que pourrait faire la Russie?

De préférence ne pas s’ingérer, mais je le dis aussi pour l’Union européenne, la Pologne ou l’Ukraine. Si l’Union européenne impose des sanctions, c’est la population qui en souffrira.

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Svetlana Tikhanovskaïa pourrait-elle rentrer de son exil en Lituanie afin de négocier une transition avec Alexandre Loukachenko?

C’est difficile à dire. Pour l’heure, nous n’avons pas de leader en Biélorussie, et ça n’empêche pas les manifestations de prendre de l’ampleur. Les gens qui ont voté pour Tikhanovskaïa n’ont pas voté pour elle, mais contre Loukachenko. Son éventuel retour n’est donc pas si déterminant.

Vous avez passé plus de quatre ans en Suisse. Notre pays peut-il jouer un rôle de médiateur dans cette crise?

A nouveau, je préfère éviter toute ingérence. Mais il est clair que la Biélorussie a tenté depuis plusieurs années d’être la «Suisse d’Europe de l’Est». Nous nous sommes déclarés neutres, nous avons accueilli des négociations de paix au sujet de l’Ukraine ou du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. J’aimerais que mon pays poursuive sur cette voie, à condition que la crise actuelle ne nous fasse pas perdre ce statut de «Suisse d’Europe de l’Est». C’est pourquoi je m’oppose à une situation inacceptable tant aux niveaux géopolitique et économique qu’émotionnel et humain.

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