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Staffan de Mistura aux côtés de Sergueï Lavrov, à Moscou, le 24 novembre 2017.
© ALEXANDER NEMENOV / AFP PHOTO

Syrie

La «pax russiana» en parade à Genève

Les discussions reprennent à Genève la semaine prochaine. Elles marquent le triomphe de la stratégie russe

Tous les éléments sont en place: les discussions sur la Syrie, qui vont reprendre mardi prochain à Genève, devraient être celles qui marqueront la reddition de l’opposition. La «pax russiana», dont Moscou a patiemment élaboré toutes les composantes, est prête à déployer ses effets. Quitte à laisser sur le bas-côté des millions de Syriens.

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Georges Sabra est de ceux qui n’embarqueront pas dans ce paquebot imaginaire. Cet opposant de toujours, vétéran ex-communiste qui a été emprisonné au début de la guerre syrienne, ne participera pas à ces nouvelles négociations de Genève. «J’ai présenté mes excuses, mais je ne viendrai pas», sourit-il. Sabra fait partie de la dizaine de dirigeants du Haut Comité des négociations (HCN), qui ont décidé de démissionner, au premier rang desquels Riyad Hijab qui, jusqu’ici, menait à Genève la délégation de l’opposition.

Opposition choisie par le régime syrien et par Moscou

La suite se passera sans eux. En Arabie saoudite, l’opposition dite de Riyad s’est réunie ces derniers jours pour désigner ceux qui continueront de se prêter au jeu. En termes rhétoriques, ces opposants – qui sont financés en grande partie par les pays du Golfe – n’ont pas été avares de déclarations quant à leur inflexibilité et leur exigence de voir écarté du pouvoir le président syrien, Bachar el-Assad. Mais la délégation qu’ils ont choisie, dévoilée vendredi soir, fait la part belle à l’opposition «tolérée par Damas», soit en réalité celle qui a été choisie par le régime syrien et par Moscou.

Faute de la moindre indication claire de la part de l’administration de Donald Trump, les Russes se sentent complètement libres.

«Enfin, Sergueï Lavrov a réalisé son vieux rêve», raille Georges Sabra en référence au chef de la diplomatie russe. Voilà plus d’une année que, faute de pouvoir directement contrôler cette opposition reconnue comme représentative et légitime par les Occidentaux, la Russie s’emploie à la «diluer» en y opposant d’autres composantes, parfois créées de toutes pièces dans un bel exercice d’ingénierie politique. Place donc, aujourd’hui, à ces autres personnalités, qu’on appelle «le groupe de Moscou» et «le groupe du Caire» qui, pour la première fois, feront partie intégrante de la délégation de l’opposition, sous la direction de Badr Jamous, un transfuge du régime. Ajoutée à des opposants «indépendants» et à d’autres figures anecdotiques, cette opposition semble spécialement dessinée pour se montrer plus accommodante – pour autant qu’elle parvienne à rester unie suffisamment longtemps.

Une explication à cette reculade de la part de l’Arabie Saoudite? Georges Sabra: «La clé, c’est la politique américaine sur la question, répond l’opposant. Faute de la moindre indication claire de la part de l’administration de Donald Trump, les Russes se sentent complètement libres. Y compris pour faire pression sur les Saoudiens afin de faire triompher leurs vues.»

Elaboration d’une nouvelle Constitution syrienne

Cette insistance russe à modifier le rapport de forces à la table des négociations avait déjà fait son chemin. Le représentant de l’ONU, Staffan de Mistura, avait provoqué la stupéfaction générale en exigeant de l’opposition, lors de la session précédente, qu’elle se montre «imaginative» et plus souple à l’heure de dessiner l’avenir du pays. Alors que, en réalité, les négociations de Genève n’ont comme seul objectif que de dessiner une «transition politique» de laquelle serait absent Bachar el-Assad (ou qui, du moins, aboutirait à son départ), il devrait être principalement question la semaine prochaine de l’élaboration d’une nouvelle Constitution syrienne.

Lire également notre chronique: La Syrie de Vladimir Poutine

Voilà des mois, ici aussi, que les experts russes planchent sur un tel projet. Ils ne seront pas pris au dépourvu. A la clé: de futures élections, desquelles le régime syrien n’aurait aucune difficulté à sortir vainqueur haut la main, étant donné la situation sur le terrain.

Partage des décombres de l’après-guerre syrienne

Le grand dessein russe, pourtant, ne s’arrête pas là. Cette semaine, le président Vladimir Poutine a rassemblé à Sotchi les présidents iranien, Hassan Rohani, et turc, Recep Tayyip Erdogan, dans ce qui s’apparentait à une sorte de réunion de Yalta visant à se répartir les décombres de l’après-guerre syrienne. Pour la bonne forme, Bachar el-Assad avait été invité lui aussi, quelques jours plus tôt, dans la même ville russe. Au programme, notamment: l’organisation d’un «congrès de dialogue national syrien», qui doit aussi se tenir à Sotchi, début décembre, afin de jeter les bases d’un règlement de l’après-conflit. Quelque 1500 cartons d’invitation devraient être envoyés, pour cette cérémonie, destinée à démontrer que la Russie à accompli sa mission «pacificatrice» en Syrie.

Lire aussi: Poutine rallie Erdogan et Rohani à l’idée d’une réunion sur la Syrie

«Ces manœuvres sont bien jolies, mais elles n’auront aucune conséquence réelle sur le terrain. Tout cela n’a aucun lien avec les Syriens ni avec ce qu’ils souhaitent», tempère Georges Sabra. D’ores et déjà, plusieurs factions militaires syriennes ont posté leur point de vue sur les réseaux sociaux, envoyant au diable aussi bien la nouvelle délégation de l’opposition censée les représenter à Genève que les puissances régionales qui, supposément, défendent leurs intérêts. «D’ici à la fin de l’année, nous allons tourner la page du passé», s’exclamait Staffan de Mistura vendredi, après une dernière rencontre de préparation à Moscou. Avec, ou sans les Syriens?


Bataille de l’information à Genève

Pour la reprise des négociations de paix sur la Syrie, le Club suisse de la presse ne fait pas dans la dentelle. Guy Mettan, son directeur, également député démocrate-chrétien à Genève et pourfendeur de la russophobie qui, selon lui, contamine les médias, accueillera mardi une conférence de presse qui aurait difficilement pu être plus partisane et clivante. Le thème est un grand classique de la propagande syrienne et russe: les «casques blancs».

Présence de la journaliste Vanessa Beeley

La conférence promet de révéler le «véritable agenda» de ces secouristes qui opèrent dans les zones insurgées bombardées par les aviations syrienne et russe. Depuis que l’organisation a acquis une grande notoriété, au point d’avoir été pressentie pour recevoir le Prix Nobel de la paix l’an dernier, les accusations pleuvent contre les casques blancs. Dans cette campagne, on retrouve inlassablement la «journaliste indépendante» britannique Vanessa Beeley, l’une des intervenantes de la conférence de presse de mardi. Elle est régulièrement citée par les agences d’information officielles russes, comme Sputnik et RT. Sa thèse, en gros: les casques blancs sont liés à des groupes terroristes.

La section suisse de Reporters sans frontières à la charge

La polémique n’a donc pas manqué. Après les protestations d’activistes syriens, la section suisse de Reporters sans frontières (RSF) est montée au front. Comme le révélait vendredi la Tribune de Genève, l’organisation de défense des journalistes a demandé à Guy Mettan de renoncer à cette conférence, «qui porte atteinte à l’image du Club suisse de la presse». L’association accuse notamment la «soi-disant journaliste» Vanessa Beeley de «justifier l’utilisation de la torture par le régime syrien afin de le préserver». RSF menace de claquer la porte du club, dont elle est un membre cotisant.

Guy Mettan refuse de dire qui l’a approché pour organiser cette conférence de presse. «Ce serait livrer des gens à la vindicte populaire», élude-t-il. Comme à chaque fois que le directeur aux multiples casquettes est attaqué sur ses biais pro-russes, il rétorque que tout le monde est le bienvenu au Club suisse de la presse, un organisme subventionné par le canton de Genève. «Sur la Syrie, j’ai plus souvent accueilli des rebelles et des opposants à Bachar el-Assad», assure-t-il. A propos de Vanessa Beeley, il dit ne pas avoir «la prétention de juger du travail d’une consœur. La moindre des choses est de l’écouter et de lui poser des questions.» Rarement la promotion d’une conférence de presse aura été si rondement menée.

(Simon Petite)

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