Elle donne rendez-vous au café Grenka, en bordure d’une large avenue de Tallinn, la capitale estonienne, persuadée que son interlocuteur appréciera ce choix. Comme beaucoup de ses compatriotes, Evguénia Tchirikova a toujours cru que la langue de Pouchkine a piqué ce vocable aux Français pour désigner les tartines de pain perdu. Mais il se trouve que grenka est un mot typiquement russe – tout comme le menu qu’affiche le bistrot. Evguénia accuse le coup avant de se reprendre: «Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai choisi ce pays. Nous sommes entourés d’Estoniens, mais nous parlons russe sans que personne ne nous regarde de travers», dit cette femme aux yeux riants.

Agée de 40 ans, cette Moscovite en a pourtant vu des vertes et des pas mûrs. Militante écologiste, elle a engagé un bras de fer désespéré avec les autorités russes pour essayer d’arrêter la construction de l’autoroute reliant Moscou à Saint-Pétersbourg au détriment de la forêt de Khimki. Proche de l’opposition, amie de «Boria» (Boris Nemtsov) assassiné en 2015, Evguénia Tchirikova a décidé quelques semaines après sa mort de claquer la porte de cette Russie-là. «Parce que je voulais continuer mon travail. Et, accessoirement, rester en vie aussi», témoigne-t-elle. Aujourd’hui, elle coordonne depuis Tallinn l’activité d’un portail participatif sur l’écologie en Russie et apprend assidûment l’estonien.

Question de proximité

Elle n’est pas la seule à avoir fait ce choix. Mais plutôt que de s’envoler vers Paris, Londres ou Genève, ces nouveaux exilés russes ont choisi de s’installer juste de l’autre côté de la frontière, dans les Pays baltes. «La question de la proximité est essentielle, je veux rester proche de la Russie, notamment pour pouvoir y retourner lorsque ce sera possible», explique Evguénia. A cela s’ajoutent d’autres considérations pratiques: le coût de la vie, la langue, une culture similaire et un passé commun. «Les Baltes comprennent mieux que personne le caractère répressif et arbitraire du régime de Poutine. Parce qu’ils se souviennent de l’occupation soviétique, des descentes nocturnes du KGB et de ces personnes qui disparaissaient du jour au lendemain», poursuit-elle.

Ainsi à Tallinn, Vilnius et Riga ils seraient plusieurs dizaines comme Evguénia Tchirikova à avoir trouvé un refuge mais aussi une base arrière pour leurs activités politiques. Ils sont journalistes, lanceurs d’alertes, militants mais aussi hommes d’affaires qui ont voulu échapper à un système corrompu et népotiste. En Lettonie et en Estonie, ces Russes bénéficient de permis de résidence délivrés avec une certaine bienveillance; en Lituanie ils sont accueillis au titre de l’asile, un geste pleinement assumé par les autorités de Vilnius qui ont même encouragé la tenue, en mars 2016, d’un forum de l’opposition russe dans le pays.

«En Russie, on ne nous laissera jamais travailler»

Konstantin Roubakhine, parti en catastrophe de Russie pour éviter d’être incarcéré, y vit depuis 2014. «La Lituanie? On y parle russe, mais c’est la seule similitude avec la Russie», dit-il. Originaire de Voronej, au sud du pays, son histoire pourrait être une copie carbone de celle d’Evguenia: il s’oppose à la construction d’une mine de cuivre et de nickel sur le territoire d’une réserve naturelle de la région et s’attire ainsi les foudres des autorités locales.

Dans la Lettonie voisine, la plus russophone des républiques baltes, les exilés de fraîche date sont également légion: en 2014, c’est toute la rédaction du site d’opposition Meduza qui a décidé de s’installer à Riga. «Parce que nous avons réalisé qu’en Russie on ne nous laissera jamais travailler», estime sa rédactrice en chef Galina Timchenko.

Contrepoids à la propagande du Kremlin

Pour la plupart de ces «nouveaux dissidents» l’année 2014 – celle de l’annexion de la Crimée – a été effectivement le point de non-retour. Deux ans plus tard, ils rêvent toujours d’une Russie sans Poutine et se voient comme un Contrepoids à la propagande du Kremlin. Ils se révèlent aussi d’excellents ambassadeurs pour leurs pays d’accueil; ils louent l’hospitalité et la bienveillance de leurs hôtes baltes, et surtout, envient leur liberté.

«Ici, on peut être soi-même. Réaliser ses rêves», estime Evguénia Tchirikova. Ses compatriotes de la minorité russe du pays se plaignent, eux, d’être traités de citoyens de seconde zone. «Mais il leur suffirait de vivre ne serait qu’une journée en Russie pour réaliser la chance qu’ils ont d’être ici», dit-elle.

Liberté dans l’UE

Résidant dans les Pays baltes à moindres frais, ces exilés s’exaltent aussi de partager le destin d’une Union européenne dans laquelle ils circulent librement et qui est, surtout, sensible à leur message. Ainsi, depuis qu’il vit à Vilnius, Konstantin Roubakhine n’a de cesse de sillonner le Vieux Continent pour sensibiliser le public à son combat. Il a aussi saisi le Parquet suisse, lui demandant d’enquêter sur les ramifications internationales des sociétés d’extraction de métaux à Voronej.

Evguénia Tchirikova, quant à elle, revient de Paris, où elle a été entendue par la justice dans le cadre de l’enquête sur le rôle joué par la filiale d’une grande société française dans l’affaire de Khimki. Elle est soutenue par une association de «défense des citoyens contre les crimes économiques», Sherpa, et l’avocat William Bourdon. «Tout cela ne serait jamais arrivé si j’étais restée à Moscou», dit-elle.