Ancienne figure de proue du syndicat polonais Solidarité, Bronislaw Geremek a été l'un des artisans de la chute des régimes communistes à l'Est et donc de la possible intégration des anciens satellites de l'URSS à l'Union européenne. Devenu ministre des Affaires étrangères, l'ancien opposant représente son pays ces jours à Bruxelles.

Le Temps: La Pologne entame ses négociations d'adhésion à un moment où le projet européen a du plomb dans l'aile. N'est-ce pas inquiétant?

Bronislaw Geremek: Je ne suis pas inquiet parce que le processus d'intégration est tellement avancé qu'on ne peut plus l'arrêter. Après le sommet de Luxembourg en décembre, on peut même parler d'un nouveau démarrage de l'idée européenne. L'élargissement n'est pas une opération purement arithmétique, l'Union comptant à terme quelques membres de plus. Il signifie la réunification européenne.

– Les élections régionales en France ont montré que le nationalisme avait le vent en poupe en Europe. Cette tendance au repli sur soi vous préoccupe-t-elle?

– Les sociétés européennes ne sont pas toujours bien informées. Avec l'élargissement, la croissance économique de la plupart des pays membres de l'Union va augmenter de 1 à 2%. Je comprends les craintes des pays du Sud, grands bénéficiaires de l'aide européenne. Ils redoutent d'être les perdants. Mais, en réalité, les frais de l'élargissement peuvent être couverts en augmentant le budget de l'Union de 0,2 à 0,3%. Si la paix et la stabilité sont à ce prix, ce n'est pas cher.

– Vous justifiez l'élargissement en termes économiques. La Pologne est-elle prête à se contenter d'un grand marché avec une monnaie unique?

– C'est une question provocatrice! Adhérer au Marché commun seulement ne vaudrait pas la peine. L'état d'information de l'opinion publique européenne nous oblige cependant à employer un langage pragmatique, terre à terre. Nous devons convaincre que l'élargissement ne menace pas la prospérité européenne. Il faut aussi dire aux jeunes que le projet de l'unité européenne est le seul valable en cette fin de siècle. Cette spiritualité européenne se traduit dans le comportement quotidien des gens par l'attachement aux valeurs fondamentales: la dignité de la personne humaine, la propriété, la liberté, l'Etat de droit et le respect des droits de l'homme. Jean Monnet disait: «Si je devais recommencer l'Europe, je ne commencerais plus par l'économie mais par la culture.» C'est cet esprit européen qui nous attire. Après un demi-siècle d'expérience communiste, les pays de l'Est apportent une sorte de foi dans les valeurs européennes.

– La Pologne est l'un des pays où l'adhésion est la plus fortement plébiscitée. Les Polonais savent-ils réellement ce qu'est l'Union? Ou ont-ils simplement envie de tourner la page sur leur passé communiste?

– Je dois reconnaître que la société polonaise ne comprend pas tout à fait ce qu'est l'intégration européenne. Elle cherche à se retrouver au sein de cette famille. Elle s'y sent attirée par l'histoire et les valeurs communes. La Pologne ne veut pas rester seule. Elle veut adhérer pour des raisons de sécurité. Mais le débat national ne fait que commencer. L'adhésion demandera un référendum. Il faudra faire comprendre aux Polonais que l'adhésion n'a pas que des avantages mais aussi un coût.

– L'adhésion fait peur aussi. Il y a quelques jours, on a vu des ouvriers brûler des drapeaux européens dans les rues de Varsovie.

– Les ouvriers qui se sentent menacés par l'Union – ceux de l'industrie lourde ou de la sidérurgie – devront de toute façon passer par un processus de transformation. A l'extérieur de l'Union, il coûterait plus cher. Le véritable problème, c'est la campagne. La Pologne reste un pays traditionnel avec 28% de population rurale produisant seulement 7% du PNB. Elle compte 2,5 millions de fermes alors que nous en aurions besoin de 700 000. C'est une situation intolérable. Il faut que cela change.

Propos recueillis par Roland Krimm

De six à neuf, de douze à quinze et plus

9 mai 1950: «L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble. Elle se fera par des réalisations concrètes, créant d'abord une solidarité de fait.» Dans une déclaration historique, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, propose la création d'un marché commun dans deux secteurs économiques qui avaient été utilisés jusque-là à des fins militaires: le charbon et l'acier.

18 avril 1951: Allemagne, France, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg signent à Paris le traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA).

25 mars 1957: les mêmes pays signent à Rome les traités instituant la Communauté européenne de l'énergie atomique (Euratom) et la Communauté économique européenne (CEE).

1er janvier 1973: l'Europe des Six s'élargit à la Grande-Bretagne, à l'Irlande et au Danemark.

1er janvier 1981: adhésion de la Grèce.

1er janvier 1986: l'Europe des Douze naît avec l'Espagne et le Portugal.

1er janvier 1995: les Douze deviennent Quinze avec l'Autriche, la Suède

et la Finlande.

2002-2003: date envisagée par la Commission européenne pour l'adhésion des premiers pays de l'Est et de Chypre.