Un peu partout, la volonté est la même: en finir aussi rapidement que possible avec un confinement qui paralyse les pays, qui multiplie les cas de détresse individuelle et collective, et qui risque d’accroître des mécontentements, voire de susciter des émeutes incontrôlables. Pourtant, les appels des experts se font entendre pour éviter de précipiter une prétendue «sortie de crise» qui pourrait se révéler pire que le mal.

«La pauvreté extrême et le tsunami de famine qui arrivent dans le sillage de la pandémie risquent de devenir plus graves que le virus lui-même», expliquait à Genève Jan Egeland, un ancien responsable de l’ONU qui dirige le Norwegian Refugee Council, une ONG chargée notamment de protéger les droits des personnes déplacées. Avec plus de 46 millions de déplacés, en plus des quelque 26 millions de réfugiés, le nombre de ces personnes n’a jamais été aussi élevé dans l’histoire de l’humanité. «Nous faisons face aujourd’hui à une nouvelle crise où les vulnérabilités de ces populations déplacées et les risques auxquels elles sont confrontées seront multipliés par les effets du virus», confirmait récemment dans les colonnes du Temps Alexandra Bilak, directrice de l’Observatoire des situations de déplacement interne.

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Plus encore: les mesures prises par une grande partie de la planète afin de stopper la progression du Covid-19 ont, elles-mêmes, provoqué nombre de désastres potentiels. En Inde, par exemple, où plus de 1,3 milliard de personnes vivent confinées depuis la fin du mois de mars, la soudaineté de cette mesure a signifié l’apparition de quelque 600 000 déplacés supplémentaires, qui tentaient de fuir les villes pour retourner dans leurs villages d’origine. Or, alors que la date du déconfinement a été fixée en Inde au 3 mai, nul ne sait ce qu’il adviendra de ces personnes, désormais menacées par la misère absolue dans des camps de fortune, tandis que pour beaucoup d’entre elles toute perspective de retrouver du travail s’est évanouie.

Sonnette d’alarme

Ce type de conséquences est loin de se limiter au géant indien. Ahmed al-Mandhari, directeur à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la région de la Méditerranée orientale, tire lui aussi la sonnette d’alarme face à un allègement «prématuré» et mal préparé des mesures de restriction actuelles. La situation dans le monde arabe, dont est responsable Ahmed al-Mandhari, est à maints égards la plus désespérante. Au Yémen, où la guerre a provoqué une catastrophe humanitaire, plus de 13 millions d’habitants dépendent de l’aide alimentaire, et 8,8 millions d’entre eux ont besoin de soins médicaux. Or les hôpitaux sont en miettes, du fait de la guerre. Et, de surcroît, dans la période qui s’annonce, les donateurs étrangers risquent fort de se détourner.

«Dans ces pays, des millions de personnes déjà vulnérables, et vivant dans des endroits bondés, sont plus enclines à être contaminées par des maladies infectieuses, alors que leur système immunitaire est affaibli»

Ahmed al-Mandhari, directeur à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la région de la Méditerranée orientale

Le tableau est comparable en Libye, où les combats se poursuivent dans une partie du pays, y compris aux abords de la capitale, Tripoli. Pas moyen pour les humanitaires de venir en aide aux personnes les plus fragiles, dont les milliers de candidats à l’exil dont les rives européennes leur sont plus interdites que jamais. «Dans ces pays, des millions de personnes déjà vulnérables, et vivant dans des endroits bondés, sont plus enclines à être contaminées par des maladies infectieuses, alors que leur système immunitaire est affaibli par des années de malnutrition, par des traitements médicaux insuffisants ou par d’autres maladies», rappelle Ahmed al-Mandhari.

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Faute de mieux, la distanciation sociale est l’une des rares mesures à disposition, au moins théoriquement. Or, ici comme ailleurs, les pressions augmentent pour obtenir la fin du confinement. Pour motif de célébrations liées au ramadan, d’autres pays de la région (Arabie saoudite, Irak, Egypte…) ont déjà assoupli les conditions du couvre-feu en vigueur.

«Enormes disparités»

Mercredi, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dévoilait une importante étude sur les «énormes disparités» qui séparent les pays en ce qui concerne leur capacité à se préparer face à la crise, mais aussi à se rétablir de ses conséquences. Les plus mal lotis sont des pays africains (Niger, République centrafricaine, Tchad, Sud-Soudan…), suivis de près par les Etats arabes en guerre, comme le Yémen ou la Syrie.

Au-delà de ce dernier pays, les dangers liés à un allègement trop rapide des mesures de confinement pourraient être d’un autre ordre, dans toute une série d’autres Etats de la région. En Irak, au Liban, en Algérie ou encore en Iran, la propagation du virus est survenue alors que d’amples mouvements de contestation manifestaient leur colère dans la rue. La crise a certes gelé temporairement les ardeurs des contestataires, désormais forcés de se concentrer sur des questions sanitaires de survie. Mais un allègement des mesures de confinement, lorsqu’il adviendra, équivaudra à soulever le couvercle et à exposer à nouveau la réalité de régimes qui, eux aussi, ont été davantage encore affaiblis par l’épisode, du fait de leur incapacité à gérer la crise.