Au bord du marais saumâtre, Olga montre sa baraque de planches. «Là-dessous, c'était de l'eau, montre l'ancienne paysanne, sous le soleil de plomb des Caraïbes. On l'a comblé pour avoir un endroit où vivre.» Comme tous les habitants du quartier, elle et son mari ont rogné quelques mètres de l'immense saline de la Ciénaga de la Virgen qui s'étend derrière Carthagène, sur la côte nord de la Colombie, pour tenter de refaire leur vie. C'est dans ce secteur déshérité de l'ancienne ville coloniale, paradoxalement la plus touristique du pays, que le couple a échoué après avoir été chassé de sa ferme, il y a deux ans.

Comme près de 700 Colombiens chaque jour dans ce pays de 44 millions d'habitants, ils ont dû fuir la violence du conflit qui oppose milices marxistes, paramilitaires d'extrême droite et armée. Accusés de complicité avec l'un ou l'autre bord, ces paysans sont les premières victimes des luttes de territoires des groupes illégaux. «Les paramilitaires nous ont donné vingt-quatre heures pour disparaître, raconte-t-elle. Nous sommes partis avec juste nos habits et l'enfant que je portais dans mon ventre, pour qu'ils ne nous tuent pas.» D'autres ont tout abandonné après l'assassinat d'un frère, une tuerie dans leur village ou un bombardement par les missiles artisanaux de la guérilla, comme Miladis. «Il y a eu une série d'attaques, raconte-t-elle, alors nous sommes partis dans le premier véhicule qui passait, pour ne plus risquer de sauter à notre tour.»

Tous ont débarqué en ville, à Carthagène, où ils ont découvert la vie d'errance des 2 à 3 millions de réfugiés internes – les «déplacés» selon la terminologie du HCR – que compte la Colombie. «Au début, j'ai dû demander la charité, se rappelle Miladis. C'est dur, on n'ose pas lever la tête.» Sa famille, comme celle d'Olga, a vivoté entassée avec des amis ou dans des chambres de bonne au loyer trop élevé avant de venir finalement agrandir les misérables polders de leur nouveau quartier: La Arrocera. Là, comme sur près de 11 kilomètres en bordure de la Ciénaga de la Virgen, les nouveaux arrivants font peu à peu reculer la rive, à coups de chargements de terre, de pierres et d'ordures. «Mais l'eau est toujours là: pendant la saison des pluies, elle peut nous monter jusqu'à la taille», indique Olga, dans la boue de la maison, à quelques mètres de l'eau croupie où se déversent des latrines improvisées. Malgré ces conditions, deux rues de planches et de bâches ont poussé depuis quatre ans, gagnées de façon anarchique sur le marais.

Sol stérile

Dans la poussière du quartier, les mômes du voisinage galopent près des robinets où l'eau potable arrive quelques heures par jour. Sur une chaise en plastique, Gloria – qui à 27 ans a abandonné son village après un ultimatum de la guérilla – les surveille d'un œil distrait en tentant de calmer la cadette de ses cinq enfants. Comme beaucoup de ses copains, la petite de 3 ans tousse et gratte les irritations qui ont gagné tout son corps «à cause des ordures», d'après sa mère. Elle espère que le père, parti tôt débusquer quelques pesos, arrivera dans la soirée avec des médicaments.

Lui n'est pas assez riche pour posséder une barque et partir, comme certains voisins, pêcher plus loin sur la Ciénaga, là où les poissons vivent encore. Il fait partie de la cohorte d'hommes de La Arrocera qui saute dès l'aube dans les bus qui mènent au centre-ville, là où touristes et Carthaginois aisés leur achètent quelques marchandises. «Je me lève à 3 heures du matin pour préparer du jus de maïs fermenté, explique Miladis, et mon époux part le vendre.» Glacières ou thermos à l'épaule, ces vendeurs sillonnent les rues rénovées du centre historique, les plages aménagées et les abords des tours d'hôtels modernes, et proposent à la criée leurs poches d'eau potable, un café ou des galettes de maïs. «Une bonne journée, on peut gagner plus de 3000 pesos (1,5 franc), affirme l'un d'eux, José, jeune père de sept enfants. Pas de quoi nourrir toute la famille.»

Le soir, beaucoup se couchent après un simple bol d'eau sucrée, ou la faim au ventre. En journée, Olga fond petit déjeuner et déjeuner en un seul repas: du riz avec des œufs, parfois des lentilles. «La viande, c'est un truc qui passe à la télé», s'amuse l'ancienne paysanne. Comme la plupart de ses voisines, elle évoque le temps où les poules grattaient la terre autour de sa ferme, et où les vaches donnaient lait et viande. «Nous n'étions pas riches, reconnaît Miladis, mais on vivait bien. Ici, nous ne ferions pas vivre un poussin», lâche-t-elle en désignant le sol stérile.

Certains, comme José, doivent leur salut à des cantines communautaires, alimentées par le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM). Dans celle du quartier voisin d'El Pozon, au bout d'un dédale de chemins de terre, des enfants aux yeux parfois éteints récupèrent peu à peu des forces. «Deux sont morts parce qu'ils étaient arrivés trop tard», se rappelle la responsable, Maira Jimenez. A une petite table voisine, Yarilis, rassurée, joue avec sa fillette de 18 mois, qui atteint enfin les 8 kg. «Quand je suis arrivée, elle ne bougeait plus, elle ne mangeait même plus.»

Dans ce quartier méprisé et craint par la jet-set carthaginoise, la jeune mère n'attend rien de l'Etat, qui n'accorde qu'une aide de trois mois aux déplacés. De la même façon, les habitants des collines proches de Mandela, où se seraient entassés 60 000 réfugiés en moins de dix ans, restent inconnus tant des taxis que des autorités locales: ils sont restés désemparés quand des listes noires sont apparues dans leur secteur. Signées des milices d'extrême droite des Autodéfenses unies de Colombie (AUC), elles donnaient aux présumés homosexuels, délinquants, prostituées ou simple «fouineurs» une journée pour faire leurs valises. Les réfractaires, comme dans les campagnes qu'ils avaient souvent déjà fuies, ont été tués.

Ces menaces ne sont pas arrivées jusqu'à La Arrocera. Mais même si cela survenait, Olga sait qu'elle ne repartirait pas dans son village: «Ceux qui m'ont chassée y sont toujours. Ils me tueraient sans prévenir, cette fois-ci.»